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La dictature des moniteurs

L’arrivée des dossiers médicaux électroniques (DMÉ) au Québec a-t-elle changé la relation entre les patients et les médecins ? Alors qu’ils étaient attendus depuis un bon moment, ils sont maintenant utilisés par près de 7000 médecins et sont présents dans plus de 1250 cliniques de la province. Mais les écrans prennent de plus en plus de place, constatent des intervenants du milieu. Explications.

Le Dr James W. Lynch, aux États-Unis, suit de près depuis longtemps le milieu médical et les répercussions des nouvelles technologies. L’oncologue réputé et professeur à l’Université de Floride le constate : l’arrivée des Electronic Health Records (EHR), la variante américaine des DMÉ, peut avoir un effet d’interférence. « Beaucoup de mes patients me disent que, maintenant, les médecins ne font que regarder leur écran », remarque-t-il.

« J’ai expérimenté une médecine dans laquelle il faut se fier à une conversation avec le patient. Il y a une génération entière de docteurs qui, maintenant, est habituée à tout faire par méthodologie virtuelle. Et nombre d’entre eux, s’ils ne font pas attention, n’apprennent pas vraiment comment parler aux patients et ne voient pas l’importance de ça. Et beaucoup voient ça comme une chose embêtante à faire, parce qu’il y a une liste de gens à voir », souligne le Dr Lynch.

L’oncologue a écrit un texte sur le sujet avec un collègue récemment. Il y raconte l’histoire d’une patiente, Mary, à qui on a diagnostiqué une forme de lymphome il y a 20 ans. Après avoir développé une infection urinaire à la suite d’une intervention chirurgicale, elle est retournée à l’hôpital et a demandé à ne plus recevoir le moindre traitement pour quoi que ce soit, et à être dirigée vers un centre de soins de longue durée. Sans l’intervention de son mari, qui a contacté son oncologiste de longue date, et qui, lui, l’a ensuite persuadée de se faire transférer dans son service, Mary serait probablement décédée, note le Dr Lynch.

Il met l’accent sur le fait que les médecins sur place avaient accès à son dossier médical électronique et que les décisions faisaient sens selon les données disponibles, mais qu’aucun d’entre eux ne connaissait la patiente.

« Je ne suis pas contre les outils technologiques, mais j’aimerais qu’on change la façon dont on les utilise. N’importe quelle technologie vient avec sa propre culture, sa propre vision du monde, et il faut y penser. Par exemple, dans le cas d’un dossier médical, je ne regarde pas l’écran quand je suis dans une salle avec le patient, à moins qu’il y ait quelque chose de précis, que je regarde avec le patient. Je regarde mes patients quand je suis avec eux », raconte le Dr Lynch.

Plus près d’ici, au Québec, le président du Conseil pour la protection des malades, Paul Brunet, remarque aussi qu’il y a un problème d’écoute. « Le médecin interrompt généralement assez rapidement le patient pour lui dire que c’est suffisant. Est-ce que c’est une bonne affaire que le médecin ne regarde plus autant le patient ? Je ne suis pas sûr que tout le monde soit insulté de ça : les patients veulent aussi que les choses aillent vite. Mais est-ce que c’est comme ça qu’on doit envisager le rapport entre les médecins et les patients ? » dit-il.

Le représentant du Conseil a des discussions sur le sujet depuis un certain temps avec des acteurs du milieu de la santé, comme la Fédération des médecins omnipraticiens du Québec (FMOQ) et le Collège des médecins du Québec (CMQ). « Je me rappelle quand le Dr Lamontagne était président du Collège des médecins. On se plaignait que le médecin ne prenait pas le temps d’écouter le patient. Il soulignait qu’il n’y a pas de tarif pour écouter le patient », lance Paul Brunet.

Un enjeu surtout générationnel ?

Cela dit, malgré les dérives potentielles, les DMÉ demeurent un outil efficace pour aider les médecins dans leur travail, et le bilan fait par plusieurs acteurs du milieu est généralement enthousiaste. Pour le CMQ, l’interférence de l’écran dans la relation a beaucoup à voir avec la familiarité du médecin avec les nouvelles technologies. Il y aurait donc un facteur générationnel.

« Nous en avions parlé à un colloque lors de notre assemblée générale annuelle, il y a quelques années, à savoir si l’écran nuit à la relation médecin-patient. Et en général, la réponse, c’est non. Parce que, dans les faits, les médecins, particulièrement les nouvelles générations de médecins, sont habitués à travailler avec des écrans. C’est moins quelque chose de nouveau que pour les générations précédentes », affirme le Dr Yves Robert, secrétaire du CMQ. Pour les médecins plus familiarisés avec les technologies de l’information, l’écran est sous leur contrôle et il ne prend pas toute la place entre le médecin et le patient, comparativement à d’autres docteurs qui peuvent avoir de la difficulté à maîtriser l’outil et qui se sentent vite submergés.

Le Dr Robert ajoute que le clavier est également un intermédiaire important, mais que des outils de reconnaissance vocale pourraient bientôt venir le remplacer. « Cela va faire en sorte qu’au fur et à mesure que l’entrevue se déroule avec le patient, le médecin va pouvoir dicter sa note verbalement, ce qui va lui permettre de la compléter ultérieurement et de faire en sorte qu’elle soit pratiquement complète dès le départ », estime-t-il.

Pour la FMOQ, dont la majorité des membres utilisent le DME, il y a aussi un enjeu d’ergonomie à prendre en compte. « Si le médecin travaille avec un gros écran et qu’il le met devant lui, ça ne laisse pas beaucoup de place au visage du patient. Et s’il a de la difficulté à taper et à manipuler la souris, tout le support électronique risque d’être imposant entre le médecin et le patient », souligne la Dre Julie Lalancette, directrice de la planification à la FMOQ.

La clinique où elle travaillait auparavant a été la première de sa région à être complètement informatisée. La Dre Lalancette explique qu’elle utilisait deux écrans, dont un face au patient pour discuter avec lui et lui montrer des notes antérieures ou des résultats de laboratoire, ce qui est la méthode optimale selon elle.

Un outil qui gagnerait à être amélioré

S’il reste des éléments à améliorer, les médecins avec qui on s’est entretenu voient plus de positif que de négatif à l’arrivée des DMÉ. « Le pire problème qu’on pouvait avoir, c’était un dossier écrit illisible. Le pourcentage de mes collègues qui ne savent pas écrire de façon lisible, c’est facilement 70 % », lance le Dr Luc Bessette, un brin exaspéré.

Le médecin, qui a fondé la clinique Créa-MeD, constate que la relation entre les médecins et les patients a changé en mieux depuis l’implantation des DMÉ, parce que les docteurs ont une meilleure vue d’ensemble et ont accès à de l’information pertinente plus rapidement. La clinique a même conçu une interface sécurisée entre le téléphone cellulaire des patients et leur DMÉ, pour leur envoyer leurs résultats de test de dépistage de maladies transmises sexuellement. Cela permet d’économiser en ressources pour communiquer les résultats, que les patients veulent avoir rapidement, soutient le Dr Bessette.

Le Dr Alain Vadeboncoeur, urgentologue bien connu dans les médias et chef du département de médecine d’urgence de l’Institut de Cardiologie de Montréal, baigne depuis longtemps dans un environnement de travail informatisé. Il estime lui aussi que les DMÉ représentent une avancée importante et qu’ils peuvent être bien utilisés dans la relation patient-médecin. « J’ai déjà entendu des patients me raconter que certains médecins avaient le regard fixé sur l’ordinateur et que c’était dérangeant dans la relation. Mais je pense qu’il y a moyen de faire les choses comme il faut », juge-t-il.

Mais selon lui, l’outil gagnerait à être peaufiné. Il cite en exemple des systèmes utilisés dans les autres provinces canadiennes, plus onéreux, mais qui englobent l’ensemble des éléments du dossier et qui permettent de faire des recherches.
« Au Québec, nous avons beaucoup de numérisation de dossiers, et plusieurs fournisseurs ont élaboré ça. Mais nous, dans le cas du fournisseur que nous utilisons, nous n’avons pas une version plus avancée. Ce n’est pas encore un dossier complet », souligne le Dr Vadeboncoeur.

Une réflexion qui rejoint la FMOQ, qui estime, elle aussi, que les DMÉ pourraient être plus évolués. « Il faudrait qu’on soit capable d’aller extraire des données. Questionner notre DMÉ pour savoir, par exemple, combien le médecin a de patients diabétiques ou combien ont atteint les cibles de traitement », estime la Dre Julie Lalancette.

Faut-il un logiciel unique ?

La diversité des DMÉ au Québec qui sont élaborés, supportés, mis à jour et vendus par le privé peut également être un enjeu. Le ministère de la Santé et des Services sociaux (MSSS) indique qu’il en a certifié neuf. Ce sont donc neuf logiciels différents, dont certains moins conviviaux que d’autres.

« L’inconvénient d’avoir plusieurs fournisseurs, c’est que le patient pourrait ne pas pouvoir faire transférer son dossier facilement d’un niveau de soins de santé à l’autre. Mais pour pallier ce problème, les fournisseurs au Québec sont obligés d’obtenir une autorisation ministérielle pour se déployer. Et une des conditions, c’est que la technologie du fournisseur soit compatible avec celle des autres fournisseurs de la province », souligne le Dr Yves Robert, du Collège des médecins du Québec.

D’autres provinces fonctionnent avec un fournisseur unique de dossiers électroniques, comme le Nouveau-Brunswick, mais le CMQ n’est pas convaincu qu’il faudrait suivre le pas au Québec.

« L’avantage d’un logiciel unique, c’est que tous les systèmes peuvent communiquer entre eux partout dans la province. Par contre, le désavantage, c’est qu’on dépend d’un seul fournisseur. Le jour où il ne peut plus fournir le service, le système ne fonctionne donc plus parce qu’une dépendance totale a été créée », affirme le Dr Robert.

De son côté, la FMOQ n’a pas de position sur l’utilisation d’un logiciel unique même si ses membres sont d’accord avec l’idée parce que, dans les faits, chacun prêche pour sa paroisse et qu’ils sont peu à vouloir abandonner leur propre outil pour faire la transition vers un autre.

Si la majorité des cabinets privés ont des DMÉ, la diversité des fournisseurs entraîne d’ailleurs des guerres de clochers entre médecins et gestionnaires. Leur implantation est retardée particulièrement dans des établissements qui ne fonctionnent pas en GMF, comme certains CLSC. « Il y a des divergences entre les gestionnaires d’établissement et les médecins. Par exemple, des gestionnaires sont en faveur d’un fournisseur en particulier parce qu’ils ont peut-être une meilleure entente, mais les médecins en désirent un autre […] Et quand les GMF multisites comprennent des cabinets privés et des établissements, il peut y avoir des différends », rapporte la Dre Lalancette.

Des inquiétudes notoires

Les Canadiens, eux, semblent voir d’un bon œil l’arrivée des nouvelles technologies dans le réseau de la santé selon une enquête de l’Association médicale canadienne (AMC) menée par la firme Ipsos l’été dernier.

Ils sont 63 % à penser que la technologie améliore leur expérience en matière de soins de santé, et 68 % jugent qu’elle améliore la circulation de l’information entre eux et leur médecin.

« C’est comme si les gens se disaient que le système de santé n’avait pas pris le virage technologique et n’offrait pas les services que d’autres organisations de la vie civile leur offrent, comme d’autres services publics ou comme les banques », analyse le Dr Laurent Marcoux, porte-parole francophone de l’Association médicale canadienne (AMC) et ancien président de l’AMC.

Cela dit, ils sont une bonne majorité à s’inquiéter de la disparition du contact humain avec l’implantation des soins virtuels, car 77 % des personnes sondées sont d’accord avec l’énoncé « avec les plateformes virtuelles, le contact humain et la compassion sont perdus ». Signe que les rencontres et une bonne conversation restent au cœur des préoccupations des patients, qui ne veulent pas devenir un simple numéro d’un atelier de réparation… ou derrière l’écran de leur médecin.

Pour joindre Anne-Maire Provost : annemarie.provost137@gmail.com

 

Publié dans

Anne-Marie Provost

Anne-Marie Provost est journaliste à la pige et journaliste-recherchiste pour différentes émissions à la radio d'ICI Radio-Canada Première.
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