Skip to content

L’insoutenable bullshitisation du travail

Vous travaillez plus de 40 heures par semaine ? Imaginez un monde où vous travaillez 20 heures par semaine et où votre revenu est le même que présentement. La même maison, la même piscine, le même nombre de voitures dans l’entrée, le même nombre de voyages par année et le même nombre de patients soignés… mais pour 20 heures par semaine de travail plutôt que 40 ou 60. Utopique ?

Je sors de la salle d’examen. Le patient est venu me consulter, car son employeur, une multinationale, exige un billet d’arrêt de travail. Son premier billet est échu, et son médecin de famille revient de vacances seulement dans une semaine. L’employeur exige un billet d’arrêt tout de suite et une nouvelle évaluation médicale pour apprécier l’évolution de sa maladie.

Réviser le dossier, examiner le patient et remplir le document m’a pris quinze minutes. Quinze minutes en pure perte économique : le patient a perdu son temps, un autre patient ira à l’urgence par manque de place à la clinique, l’employeur a dû embaucher des gestionnaires en ressources humaines pour gérer la paperasse, et l’assureur paiera pour une consultation qui aurait pu être évitée. Tout cela découle d’une évidente bureaucratie organisée pour donner « l’impression » que les patients ne peuvent pas abuser de leur employeur et de leur assureur.

Un peu plus tard en après-midi, un médecin du CLSC m’indiquera que les constats de décès sont toujours faits par des médecins dans la région. Qu’ils doivent être de garde et doivent se déplacer dans certaines résidences et à certains domiciles pour constater des décès évidents et prévisibles. On pousse le bouchon un peu loin en exigeant que ce soit un médecin qui constate la mort de quelqu’un. (Heureusement, certains projets pilotes permettent maintenant aux ambulanciers et aux infirmières de garde de constater les décès.) Les « effets de toge » sont bien peu importants aux yeux du disparu, mort d’une longue maladie prévisible. Complètement froid à la suite de son trépas, il se fout pas mal du décorum d’un médecin érudit par 10 ans d’université, qui doit l’ausculter 30 secondes pour confirmer que son cœur ne bat plus.

bullshit-landry-f2.jpgL’autre jour, à titre de chef de département d’une urgence, je voulais recruter un médecin pour remplacer une collègue dont le congé de maternité est annoncé. Dans un univers rationnel visant la productivité, il aurait été simple de faire un affichage de poste, sur un site Web, en décrivant la tâche et la durée du poste, puis de faire signer un médecin intéressé. Mais non, notre système a exigé que j’aie des échanges avec la chef de l’hospitalisation, la DSP et le DRMG. Ceux-ci doivent alors négocier avec le ministère pour me permettre, par l’entremise des PREM et des PEM, de commencer à chercher un candidat. La médecin en congé de maternité aura eu le temps d’accoucher et de revenir au travail avant que tous les « décideurs » me permettent d’embaucher un médecin remplaçant. Combien d’heures a-t-on tous perdu en réunion et au téléphone, pour finalement n’avoir jamais réglé un problème qui aurait pu être réglé dès le départ par un affichage de poste sur Internet ?

Ces exemples auraient pu faire partie du livre Bullshit Jobs, de David Graeber. Je pense qu’en québécois, on aurait pu traduire ce titre par La bullshitisation du travail. David Graeber est également l’auteur du best-seller international The Utopia of Rules. C’est l’un des intellectuels contemporains les plus importants en Occident à l’heure actuelle. Anthropologue, il enseigne à la London School of Economics. Ses recherches portent notamment sur cette idée que la bureaucratie, une extension des relations de pouvoir entre les gens, est omniprésente dans notre monde moderne. Qu’elle s’est autant multipliée dans les organisations publiques que dans les entreprises privées.

Toute cette bureaucratie qui ne donne rien nous viendrait de l’incroyable développement technologique moderne et de notre culture contemporaine très influencée par le puritanisme anglo-saxon américain. Avec le temps, notre société s’est mise à produire des emplois et des tâches inutiles afin que tous les gens aient des emplois et travaillent plus de 40 heures par semaine. En somme, le travail a remplacé la religion pour nous donner une identité et un sens à nos vies. Nos gouvernants (gouvernements, chefs d’entreprise, financiers, décideurs, etc.), craignant une révolte des masses si celles-ci avaient trop de temps pour penser, ont inconsciemment (et parfois consciemment) produit des emplois inutiles.

Les nouveaux curés (politiciens, médias, publicistes, etc.) nous le disent : une vie digne doit être une vie où l’on travaille beaucoup. Selon cette nouvelle philosophie, une vie à faire un travail inutile est de loin plus noble qu’une vie dépensée à s’épanouir d’une autre manière (par exemple : apprendre des langues, jouer d’un instrument de musique, passer du temps avec ses enfants, etc.). Dans cette religion du travail, notre salut comme être humain se trouve dans le travail pour le travail, et pas tant dans l’importance de ce qu’il produit.

Un exemple frappant parmi tant d’autres : Barack Obama a avoué officiellement que l’argument des pertes d’emplois dans l’industrie de l’assurance maladie (ceux qui gèrent et négocient les réclamations) était potentiellement trop important pour aller vers une nationalisation complète des soins de santé, même s’il était évident qu’une assurance publique universelle aurait permis au pays d’être plus productif en enlevant une bureaucratie inutile. Pour le 44e président américain, le spectre des pertes d’emplois (des emplois devenus inutiles) était plus dommageable que les dommages causés par la bureaucratie de ces entreprises d’assurance.

Ce phénomène n’est pas propre à la santé et est bien visible dans l’ensemble des industries. Par exemple, la même rhétorique politique s’est produite quand le gouvernement libéral du Canada, le NPD et, d’une certaine manière, le Bloc Québécois (qui disait vouloir transférer les emplois du fédéral vers le provincial) ont statué que se débarrasser de la déclaration de revenus au Québec causerait trop de pertes d’emplois, notamment au Saguenay et en Mauricie. En somme, ceux qui nous gouvernent nous ont ouvertement dit qu’il est préférable de gaspiller de l’argent public et le temps de centaines de travailleurs afin de conserver des emplois inutiles. Et on n’est même pas en récession ! Le taux de chômage est présentement historiquement bas, et ces honnêtes gens à Revenu Québec auraient certainement pu utiliser leur talent à faire quelque chose d’utile.

Dans ce dernier exemple, si on accepte notre appartenance à la fédération canadienne et qu’on souhaite maximiser notre productivité, on pourrait profiter d’économies d’échelles en laissant le fédéral prélever les impôts, comme c’est le cas partout au Canada sauf au Québec. Mais en faisant le choix politique de dupliquer le prélèvement des impôts des Québécois, alors qu’Ottawa le fait déjà dans les autres provinces tout en tenant compte des spécificités fiscales de chacune, on accepte collectivement, en tant que province, de gaspiller le temps et l’énergie de ceux qui gèrent une déclaration de revenus provinciale parallèle. Sans compter le temps perdu par les contribuables qui doivent produire deux déclarations au lieu d’une seule.

En somme, selon Graeber, si on était collectivement sérieux, qu’on cessait de faire tout ce qui est reconnu comme un gaspillage de temps (surdiagnostic, surtraitement, effets de toge, protectionnisme syndical, bureaucratie inutile) et qu’on tirait vraiment avantage de l’incroyable augmentation de la productivité que l’industrialisation nous a amenée, on pourrait effectivement travailler 20 heures par semaine et jouir de l’exact même niveau de vie.

L’autre conclusion de l’auteur (et la plus importante) tient de la psychologie humaine. Par ses recherches, il en est venu à la conclusion que les individus savent instinctivement déterminer quels emplois ou quelles parties de leur emploi n’amènent aucun bénéfice social et représentent une perte de temps. De plus, lorsqu’une personne comprend que son travail est inutile, elle devient la grande majorité du temps anxieuse et déprimée. Cela expliquerait en partie l’épidémie de troubles anxieux et de dépressions dans nos sociétés modernes. Exemple probant de ce phénomène psychologique : il est connu que les détenus préfèrent de loin travailler plutôt que d’être en cellule d’isolement à ne rien faire. La cellule d’isolement est vue comme une punition. À un point tel que cette mesure est en voie de disparition, car considérée comme de la torture. L’humain est une créature qui, dès sa naissance, prend plaisir à voir que, lorsqu’elle pose un geste (action), un effet (réaction) s’ensuit. Un bébé se met à rire et à être heureux lorsqu’il comprend que bouger son hochet permet de produire un son.

Toutes ces idées philosophiques et écono­miques me rappellent une scène de La Donation, le merveilleux film de Bernard Émond, dans lequel un doctorant en histoire, exaspéré par la bureaucratie et la hiérarchie universitaires, devient boulanger à Normétal, au nord de l’Abitibi. Assis sur le bord d’une rivière à l’automne, il explique à son amie, médecin montréalaise et déprimée, la raison de son bonheur retrouvé au nord de La Sarre. Je paraphrase : « Maintenant, je fais du pain. Mon pain est bon. Les gens aiment mon pain. Les gens mangent mon pain. Ça me rend heureux. »

bullshit-landry-f1.jpg

Évidemment, les recherches qui découlent des théories de David Graeber sont théoriques. Mais il y a certainement un fond de vérité à cette idée : beaucoup de ce que l’on fait dans le système de santé (et ailleurs) pourrait être automatisé, ou simplement éliminé, et nos patients n’en souffriraient pas le moins du monde. Au contraire, ils obtiendraient une amélioration de leur qualité de vie.

En éliminant ce qui est inutile, on pourrait prendre le temps nécessaire avec nos patients. Ou offrir plus de consultations à ceux qui en ont besoin. Et pourquoi ne pas utiliser les heures retrouvées pour profiter de l’essence de la vie : passer du temps avec les membres de nos familles ou nos amis ? Ça, c’est utile… et vraiment nécessaire.

Pour écrire à Simon-Pierre Landry : simonpierre.landry@gmail.com.

Précision : prière de noter que les opinions des auteurs des sections « Perspectives » et « Courrier des lecteurs » ne sont pas des positions officielles du magazine Santé inc. de l’Association médicale canadienne ou de ses filiales. Les propos de ces sections n’engagent donc que la responsabilité de leurs auteurs respectifs.

 

Publié dans

Dr Simon-Pierre Landry

Simon-Pierre Landry, MD, CMFC, CMFC-MU, est médecin de famille pratiquant à l'urgence à Sainte-Agathe-des-Monts et gestionnaire à la Clinique du Grand Tremblant.
Scroll To Top