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Pôles opposés

Texte : Josée Boissonneault
Illustration: Carl Gobeil

Cling! Un petit cliquetis sec précédé de pilules qu’on agite. J’entre dans la salle de bain, attirée par le bruit, et y trouve Matt devant trois fioles de pilules. La troisième est ouverte par terre laissant échapper tout son contenu. Je suis interloquée. Matt serait-il malade ?

Me tournant le dos, il est accroupi et est occupé à ramasser les comprimés dispersés. Conscient de ma présence, il se retourne et me lance un regard douloureux et embarrassé.

Je demande, soucieuse, pressentant quelque chose de grave, le cœur battant la chamade :

— Matt, es-tu malade ?

Il baisse la tête, et ses épaules tremblent. Ça semble encore plus grave que ce que je craignais.

Je m’accroupis à sa hauteur et le serre dans mes bras.

— Qu’est-ce que tu as ? Tu ne te sens pas bien ?

— Je suis bipolaire. Type 2.

Je ne m’attendais tellement pas à cette réponse. Je suis sous le choc, et en même temps heureuse que ce ne soit pas un cancer, un alzheimer précoce ou le parkinson. Je suis attristée. Blessée qu’il ne m’ait pas mise au courant avant aujourd’hui. On est ensemble depuis bientôt deux ans. Je ne comprends pas.

Il reprend :

— J’ai été diagnostiqué il y a cinq ans. Je prends de l’Epival et des somnifères. Je suis suivi par Hélène. Ma consœur psychiatre.

— Tu n’avais pas assez confiance en moi pour me le dire ? le questionnai-je, la gorge nouée.

— J’avais vraiment trop peur que tu me laisses. Je t’aime, tu sais, Martha…

Je suis confuse. Anxieuse de l’avenir, anticipant d’autres mensonges, mais véritablement amoureuse de Matt.

— Ça ne m’effleure pas l’esprit. Ce n’est pas la maladie qui me ferait fuir, mais le mensonge. C’est ça qui me blesse.

— Tu ne voudras plus te marier…

— C’est sûr que je veux encore me marier, mais il me faudra en connaître plus sur toi, et voir comment se vivra le quotidien. Le mariage, oui, dans un an ou deux. Laissons-nous le temps de vivre ensemble quelque temps. De se trouver un endroit à nous, peut-être. Qu’en penses-tu ? Je t’aime, mon amour… mais ne me cache plus de pareilles choses ! Je suis ton alliée, pas ton ennemie.

Je l’embrasse tendrement sur la bouche, et on retourne dans mon lit au chaud. Mais Matt est encore très angoissé.

— Tu aimes un malade mental.

— Mais toi aussi, hein !

— Ha ! Ha ! C’est vrai, tu as fait deux dépressions, répond-il avec un demi-sourire.

— Hé ! Personne n’est parfait, tu vois ? soupirai-je bien lovée contre sa poitrine, enveloppante et parfumée. Odeur de bois de santal, de cuir, indiscutablement masculine.

— Ouin, mais moi, c’est pire !

— Ah bon ! On fait un concours maintenant ? Ta maladie, c’est de la mauvaise herbe sur ta personnalité quand elle s’active. Que tu sois empathique, généreux, drôle et diablement sexy, la bipolarité ne peut pas t’enlever ça !

Il argumente en m’embrassant dans le cou. Puis il ajoute, alors que ma température interne ne fait que monter :

— Ma femme, avant qu’elle ne meure de son cancer, a tout vécu de ma maladie : les bas suicidaires, les hauts frénétiques et dépensiers, mes virées à Vegas, mes infidélités, mes achats impulsifs, et par bonheur, mon père a été généreux à son décès. J’ai reçu un héritage substantiel, car je frôlais la faillite. Mon épouse a tout laissé à notre neveu. Elle affirmait que j’aurais dilapidé l’argent de son assurance vie en deux mois ! Lui l’a brûlé en trois finalement. Donnez 500 000 $ à un jeune de 22 ans, c’est ce qui arrive ! Elle était de nature plutôt vindicative, donc elle a voulu me punir pour ce qu’elle avait enduré. L’Epival et la doc Hélène m’ont sauvé. Plus de folles dépenses, plus de bas-fonds suicidaires. À la fin de sa vie, elle m’a dit : « Enfin délivrée de toi et de ta maladie mentale ! »

— C’était vraiment méchant de sa part, ça. Elle ne t’aimait pas pour vrai, on dirait ! C’est la maladie qui t’a fait vivre ces excès et qui les a imposés à ton entourage…

— J’aurais dû la quitter bien avant… Elle n’a jamais été bien empathique, je m’en rends compte maintenant. Elle est morte comme elle a vécu. En colère, frustrée, en victime.

Magnanime, je lui murmure :

— Tu avais quelque chose à apprendre sur toi de tout cela.

Mon corps commence à répondre à ses caresses. Je lui souffle :

— Allez, mon amour… laissons ça de côté, fabriquons de l’amour un peu à la place !

Matt éclate de rire et ne se fait pas prier. Nos corps se comprennent sans un mot.

Au matin, Raymond, mon gros chien placide, couché fidèlement contre ma porte de chambre, se met à aboyer. Un gros wouf ! wouf ! grave et effrayant semblant monter des entrailles de la Terre.

J’entends sa queue aller de la droite vers la gauche contre ma porte. Il m’avertit qu’il y a un intrus, mais qu’il le connaît bien. Le portail s’ouvre à la volée. Raymond, redevenu silencieux, se précipite, jubilant, vers le visiteur.

— Salut, Raymond ! Suivi d’un : « MAMANNN ? »

C’est Simon, mon second fils. Je crie à travers la porte :

— JE SUIS DANS MA CHAMBRE !

— Ah !

Je l’entends approcher. Je n’ai pas de vêtements. Il ne doit absolument pas ouvrir la porte. Quand même ! Aux yeux de mon enfant, je suis telle une Barbie, sauf pour les seins : je suis asexuée. Matt rigole de mon trouble évident.

Simon a entendu le rire de Matt.

— Matt est là ?

— Oui. Et je ne suis pas présentable pour le moment…

— Ah ! dit Simon, la voix gênée. Matt est venu comment ? Je n’ai pas vu sa voiture.

Mon amoureux lui répond :

— En Harley.

— Hein ? T’as une Harley ?

Le ton est surpris, curieux, enrobé d’une légère convoitise.

— Hé ! Hé ! Oui, Simon ! Héritée de mon père !

J’ajoute :

— On se rend présentables et on va déjeuner si tu veux, mon garçon !

— OK !

On enfile chacun un pyjama très vertueux, style années 1950, et on sort préparer le déjeuner. Matt est au café, moi aux œufs et pommes de terre, et Simon aux saucisses. Il entre en résidence à l’université à l’automne : il doit apprendre à cuisiner.

Le café mis en marche, Matt monte la table sur la terrasse. Il fait un temps splendide. Raymond est assis, couvant Simon du regard, la truffe élevée, les narines frémissantes, espérant voir miraculeusement tomber un bout de saucisse sur ses pattes. Simon laisse souvent choir par « inadvertance » des morceaux de poulet, de viande, de saucisson. Il s’assure ainsi de la fidélité et de la reconnaissance absolues de notre toutou.

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Le petit-déjeuner prêt, on s’attable. J’ai préparé du pain de ménage la veille. Matt et Simon le savourent avec enthousiasme. Je demande à mon fils, intriguée par sa visite matinale :

— Puis, Simon, qu’est-ce qui t’amène par un si bon matin ?

— Papa se sépare.

— Oh ! Pauvre lui !

— Ouin, c’est ça qui m’inquiète. Il est pas mal à terre. Et Zoé. Elle aime beaucoup Karine.

Karine était la conjointe de mon ex depuis deux ans. Elle est beaucoup plus jeune que moi, et ce fut bon pour Zoé.

— Pis toi, ça te fait quoi ? demande Matt à Simon.

— Ça me soulage un peu, on va se réapproprier notre famille avec Papa, parce qu’avec Karine et sa fille, on se sentait souvent de trop. En plus, elle n’était pas gentille avec Paul, et Papa n’a pas accepté qu’elle dénigre son fils de même.

— Eh ! bien ! c’est tout à l’honneur de ton père de placer ses enfants en premier ! m’exclamé-je. Il va s’en remettre, mais ça va prendre un certain temps.

Matt, inquiet, s’enquiert auprès de Simon :

— Vous sentez-vous comme ça avec moi ?

— Non, on se sent respectés, et tu respectes nos moments seuls avec Maman. C’est correct. Et Maman est heureuse avec toi, c’est rassurant. Tu prends soin d’elle.

Matt me décoche un clin d’œil en souriant.

— Viens-tu voir la Harley, Simon ?

— Ouin, je peux ben !

Raymond est déçu de ne pas faire partie du plan. Il se couche le nez sur les pattes en exhalant un long soupir. Il émet un rot bruyant laissant une vague odeur de saucisses dans son sillage. Mes deux hommes se dirigent vers le garage. Moins de cinq minutes plus tard, ils sont ressortis.

— La visite a été courte !

Simon a un drôle d’air. Matt aussi. Simon m’apprend d’un ton posé :

—Mom… Zoé a eu un accident.

Quinze ascenseurs remplis à pleine capacité descendent dans ma poitrine. La peur me coupe le souffle. Me voilà catapultée dans le passé, la journée de l’accident ayant tué mon neveu de 19 ans.

La gorge sèche, j’articule :

— Est-elle blessée ?

Matt me rassure :

— Non, elle va bien ! Ton camion par contre… Ouch !

Les ascenseurs remontent au dixième étage. Ouf !

Simon reprend :

— C’est un élève qui passait l’examen pour son permis qui l’a frappée, côté passager. Zoé dit que le gars l’a coupée, qu’elle avait priorité. Ça me surprend un peu. D’habitude, faut protéger sa droite. La mère du jeune est hystérique, son gars a démoli tout l’avant de sa Audi 2018. Elle a aussi fait une crise à Zoé.

Mon portable sonne aussitôt : c’est Zoé.

Je demande précipitamment :

— Es-tu correcte, ma belle ?

— Oui, oui, Maman, me rassure ma fille. Mais le jeune qui m’a coupée braille sa vie, et la mère n’arrête pas de nous crier dessus.

En effet, je peux entendre en arrière-fond des cris dans lesquels je décèle les mots « stupide, fille, danger public… elle a un piercing en plus… tu aurais pu tuer mon fils », etc.

— J’aimerais que vous veniez, Matt et toi !

— Bien sûr ! Simon est avec nous, il va venir aussi ! Où est l’inspecteur de la SAAQ ?

— Il remplit le constat amiable.

Le lieu de l’accident est à 10 minutes de voiture de chez moi. Je m’habille en vitesse d’un jean et d’un chemisier rouge. J’attache mes cheveux nouvellement teints en brun en un chignon désordonné. J’insiste fortement auprès de Matt :

— Prends ton t-shirt le plus sexy et ton jean de cowboy !

Ce dernier me jette un regard interrogateur. Je lui décoche un clin d’œil et lui souffle :

— Fais-moi confiance !

Arrivée sur les lieux, je vais à la rencontre de ma fille et la serre dans mes bras. Elle pleure et dit :

— Maman, je ne voulais pas briser ton camion !

Je lui caresse les cheveux et lui murmure :

— Ce n’est pas grave, ma belle. Tu es correcte ?

— Oui, oui, je n’ai mal nulle part.

— Bon, ça me rassure. Le reste, c’est de la ferraille.

Simon saisit son portable et commence à filmer la scène de la mère hystérique et du fils punching bag. Il prend des photos des deux carrosseries. Mon 4×4 a un phare cassé, le pare-chocs pendouille tel un polichinelle sortant de sa boîte. L’Audi de la mère explosive est dans un triste état. Pare-chocs démoli, roue avant tordue, phare cassé et éborgné.

La mère – fin trentaine, repousse brun foncé et pointes décolorées, nombreux tatouages, faux seins et qui porte un short si court qu’on dirait presque une ceinture – détourne son attention de ses victimes et nous lance :

— C’est votre fille ?

— C’est la mienne, oui. Matt est son beau-père.

— Ah ! s’écrie-t-elle en ricanant. Une famille de divorcés ! Je l’aurais parié !

Matt est plutôt insulté, mais garde son calme :

— Qu’est-ce que ça vient faire dans l’histoire, ça, madame ?

— J’me comprends, répond-elle en
commençant à regarder vraiment Matt. Il porte un t-shirt noir en v bien collé au corps et un jean plutôt moulant. Un bel homme comme ça calmerait même une maman ourse allaitant ses petits qui aurait été découverte par un randonneur.

Zoé, remise de ses émotions, est partie consoler l’adolescent.

Je m’avance vers la dame et me présente :

— Je suis Martha. Et vous ?

— Ben oui, toi ! Regarde donc ça ! La madame cougar veut faire un club social sur les lieux d’un accrochage maintenant ! Vous savez pas c’est qui, mon chum, hein ? C’est Roger-Ti-Père-Langlois, des Devil’s Army !

Bon, un motard criminel maintenant… Ti-Père a déjà sans doute perdu d’innombrables voitures de luxe enfouies dans des terrains vagues ou coulées dans des rivières, les coffres recelant des quidams surendettés, roupillant à présent avec les poissons, du ruban adhésif bien collé sur la bouche. M’étonnerait qu’une énième Audi un peu cabossée le perturbe dans sa routine, le Ti-Père…En revanche, cette chipie n’a rien à envier à Glenn Close dans le film Fatal Attraction.

Matt, bon prince, me défend :

— Ma blonde ne vous a rien fait. Et un peu de respect, ce n’est pas une cougar. Elle est médecin ! Quant à votre conjoint, je n’ai pas eu encore la joie de le rencontrer. Tout ça, c’est un incident malheureux, ça pourrait être bien pire ! Je suis ambulancier, je peux en témoigner.

La dame semble reprendre un peu de son calme.

— Oui, mais regardez les dommages !
Je vais être plusieurs semaines sans voiture.

— Vous pourriez ne plus avoir de fils ou on pourrait avoir perdu Zoé. Là, c’est juste matériel. Les assurances vont arranger ça.

Elle esquisse un petit sourire enjôleur et émet un petit rire cristallin :

— Ha ! Ha  ! Hum, ouin, ouin… Vous avez raison, monsieur Matt…

Cette pétasse veut me voler MON Matt ? Je décide de lâcher prise et de respirer ujjayi. Tout est temporaire dans la vie. Dans moins d’une heure, je ne la reverrai plus.

Je suis quand même fort heureuse que mon plan ait fonctionné. La belle affaire ! Je l’avais parié : le charme de Matt ne pouvait qu’opérer ! Je décoche un clin d’œil à mon amoureux, et il me sourit.

J’offre à Môman-Glenn Close :

— Avez-vous besoin qu’on vous raccompagne ?

— Ce serait gentil, oui. Il faut attendre la remorqueuse.

L’air faussement contrit, elle ajoute :

— Désolée pour mon comportement.

Je hoche la tête sans un mot. Je la donnerais volontiers en pâture à un ours noir à qui on aurait volé son miel. La respiration m’a toutefois rendue complètement zen et équanime. Je ne ferai donc strictement rien. Ma mission, c’est d’être présente pour ma fille. Pas de me disputer avec une hypothétique voleuse de chum.

Pendant ce temps, Simon et Zoé sont en grande conversation avec l’élève recalé. Il se prénomme Ben. Ils se découvrent des connaissances communes, se montrent des vidéos en streaming, se font amis sur Facebook, etc. Simon a terminé ses photos.

Le remorqueur arrive, installe la voiture accidentée sur son camion et l’emporte au garage le plus près. L’inspecteur de la SAAQ nous remet le constat amiable.
Zoé semble effectivement responsable de l’accident. Et si ça s’était produit à 90 km/h ? J’en frissonne de frayeur. Mon camion pouvant rouler sans danger, Simon offre de le ramener à la maison. Il est gentil, mon fils. C’est mon homme de confiance. Zoé fera le trajet avec nous. Quant à Matt et moi, on va conduire Madame et Fiston Devil’s Army à leur manoir.

La dame nous remercie et quitte la voiture suivie de son fils. Je prends la main de Matt et lui murmure à l’oreille :

— Alors, my love, tu crois toujours que je ne voudrai pas me marier avec un homme sexy, généreux, flegmatique et chevaleresque juste à cause d’une maladie ?
Tu en es témoin : il y a bien pire que toi.

Pour joindre Josée Boissonneault : joseeboiss@hotmail.com

 

Publié dans

Dre Josée Boissonneault

Médecin de famille à Contrecoeur, CSSS Pierre-de-Saurel
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