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Capsule temporelle

Illustration : Nathalie Dion

Chaque automne depuis quelques années, j’ai besoin de m’éloigner de la grisaille et de l’obscurité du couchant québécois de 17 h pour retrouver la pénombre bienheureuse des cénotes du Yucatán, au Mexique. J’y rejoins mon ami Nico, qui y est installé depuis plus de 15 ans. Il est guide dans les cénotes et est un full cave diver, un spécialiste des tunnels sous-marins. Il les sillonne, les découvre, les préserve… et me les fait découvrir. Avec lui, j’ai plongé dans des trous célèbres tels que The Pit, Zapote, Tajma-Ha et plusieurs autres. Ces sites de plongée sous-marine gisent dans une totale obscurité percée par des puits de lumière fantastiques. On doit suivre une formation spécialisée accréditée, se munir de deux bonnes lampes LED par plongeur et y descendre avec calme et une sérénité quasi mystique.

J’adore l’atmosphère totalement silencieuse qui y règne, bercée par le bruit régulier de notre respiration. Nico appelle cela une capsule temporelle. On y flotte dans le présent, en communion avec l’eau (froide !) qui nous entoure. On y voit des stalactites et stalagmites grandioses.

On est dans la jungle humide à s’équiper péniblement et avec concentration, car un oubli dans notre séquence peut s’avérer fatal. Sauter par la suite dans un trou d’eau froide est franchement libérateur. Je n’ai pas souvenir d’avoir vu jusqu’à aujourd’hui plongeur plus gracieux que Nico. Il avance en respirant doucement, bougeant à peine ses palmes, ses gestes étant lents et mesurés, empreints d’un grand respect pour la nature.

De guide payé au tout début, il est passé peu à peu à guide ami. Je le rétribue encore pour son expérience de guide (c’est quand même un de ses gagne-pain), mais on a bâti en parallèle une solide amitié. Il sait qu’il est le seul à qui je peux confier ma vie dans ces cavernes enchantées, mais meurtrières.

Toujours est-il que j’y suis présentement pour une semaine en solo, Matt étant à la chasse avec ses amis. J’ai loué un petit studio avec piscine sur le toit déniché par Nico, car il est aussi courtier immobilier. On ne peut pas dire que Matt ressent la même amitié pour Nico. Il éprouve envers lui une petite jalousie testostéronique atavique qui gronde en sourdine.

Je préfère venir seule de toute façon. C’est ma thérapie automnale annuelle. Nico est… reposant. Fin trentaine, il a fui le Québec il y a 15 ans en quête d’une vie meilleure. Il a choisi le Mexique. Allergique à l’hiver, il a roulé sa bosse, s’est débrouillé et, ma foi, il réussit bien. C’est un homme de peu de mots qui me fait bien rire. Je lui ai apporté du sirop d’érable et une raquette antimoustiques à piles. Il en est bien heureux.

Il arbore ses Ray-Ban blanches qu’il a extirpées du fond d’une cénote, sans doute larguées par des touristes exaltés. Il ne porte pratiquement jamais de t-shirt. Lorsqu’il doit en enfiler un, il déniche un chiffon pourvu de manches et roulé en boule dans son camion aux couleurs du Canadien de Montréal, le nom de Halak inscrit derrière. Il n’est pas trop d’actualité par rapport au CH, le Nico…

Il repêche aussi des caméras GoPro, relâchées par des plongeurs en panique ou distraits. L’autre jour, je l’ai vu lorgner la mienne. Je lui ai fait un sourire en coin :

— Je te vois là, Nico, mais hé ! hé ! Ne crains rien, elle est très bien attachée, lui dis-je désignant du même coup la pince attachée à ma veste.

La distraction la plus amusante avec Nico, ce sont ses histoires d’amour abracadabrantes. La dernière en date en est une avec une guide full cave mi-française mi-asiatique qui a quitté son conjoint contrôlant pour emménager avec Nico. Le cocu, lui, le prend plutôt mal. Menace de lui casser les jambes, attend des heures posté devant chez Nico dans son gros Dodge Ram. Je l’ai surnommé Balèze. La belle, que j’ai appelée Corazón, oscille au gré des pétales d’une marguerite avec ses « je l’aime, je ne l’aime pas », quittant Nico pour revenir avec Balèze ou Balèze pour revenir avec Nico. Elle a un corps de rêve, un sourire angélique, des cheveux de jais, mais possède les 30 caractéristiques de la manipulatrice typique. Je l’ai décelé dès la première rencontre, et elle sait que je sais.

Ce matin, elle est avec nous dans l’eau, car elle plonge avec un touriste, un chirurgien saoudien nommé Adbul, qui a emmené Maman Abdul. Cette dernière demeurera sur le plancher des vaches. Nico a une sale tête et n’est visiblement pas dans son assiette. Balèze l’a encore intimidé hier soir. Corazón critique mon équipement, celui de Nico, se moque de mes courbes, de ma figure de lune dans ma cagoule de néoprène. Elle se targue de son expérience en cave, méprise encore Nico de quelques phrases assassines. Bref, elle est on ne peut plus charmante.

Nous nous préparons tous à plonger « Zapote la magnifique », avec sa cheminée noire qui descend sur 100 pieds pour s’ouvrir sur des cloches jaunes entourées de sulfure. Grandiose.

Maman pousse des cris horrifiants lorsque son toubib de fiston saute à l’eau. Elle l’admoneste en arabe à un point tel qu’il hyperventile dans son équipement neuf à 6000 $. Il est incapable de descendre. Corazón use de ses charmes et réussit à l’emmener dans les profondeurs.

Une fois en immersion, Nico est distrait et a constamment le regard tourné vers sa dulcinée diabolique. Si ce n’avait été de mon expérience, ça aurait pu s’avérer désastreux. L’ordi indique une minute de non-décompression restante, et il ne remonte pas. Les risques d’accident de décompression sont accrus avec les minutes qui passent en profondeur. Je lui fais signe avec ma lampe, cherchant son attention. Rien. J’amorce ma remontée tranquillement tout en continuant d’agiter ma lampe. Nico allume enfin et réalise que je suis au moins à 30 ou 40 pieds au-dessus de lui. On en sort finalement indemnes. Nico m’adresse un regard désolé. Maman Abdul n’est plus là, sans doute capturée par une famille de singes carnivores attirée par son instinct protecteur et ses cris tonitruants. Le soir, reposés, on est attablés devant une bonne bière et une pizza.

— Nico, sors de ça, ça n’a aucun sens. Elle sape ta confiance en toi. Ça aurait pu mal tourner ce matin. T’étais pas focus.

— Ouin, mais le sexe est bon, dit-il, laconique, en prenant une lampée de bière.

— Je te prête mon gel d’hormones et, tout à coup, tu seras pris d’une frénésie de pétanque, de bowling et de mots croisés, sans parler de buffets chinois. Le sexe sera relégué à l’époque de Queen, Madonna et Prince.

— Ha ! Ha ! Tu résumes ça assez vite, Martha ! T’es drôle !

— Sérieusement, il va finir par te casser la figure, lui, et elle, elle va siphonner toute ta vitalité… et tes clients ! Tu as quand même une belle gueule. Ce serait triste que Balèze l’abîme.

— Ah bon, j’ai une belle gueule alors ? sourit-il, le regard en coin.

— Comme si tu ne le savais pas  !

Il est grand, très mince, cheveux châtains, yeux bleu-vert. Un beach bum, quoi.

— En tous cas, faut que je décide de quoi ! Je l’ai trop dans la peau, cette fille ! s’écrie-t-il en mâchouillant une frite.

— Eh bien, moi, je viens de décider que je ne plonge plus avec elle. Elle me met à risque.

— Veux-tu en savoir une bonne ? (Il lève sa bière en guise d’avertissement !)

Je hausse un sourcil, curieuse :

— Quoi ?

— Elle est jalouse de toi !

Je m’esclaffe :

— C’est l’effet de mon maillot une pièce, c’est sûr !

Et de rigoler en continuant de siroter notre cerveza

***

Autre jour, autre site de cénotes. On est seuls, Nico et moi. On arrive tôt, il n’y a donc pas d’autres plongeurs. On est venus en 4 x 4. On monte nos équipements, on sue comme des pommes de terre au four dans nos combinaisons de néoprène et on saute à l’eau avec allégresse.

On descend et plonge la première cénote. Après 60 minutes d’un parcours féérique, on remonte et on se dirige vers le camion pour se reposer, boire et manger un peu avant la seconde plongée.

Stupéfaction. Il n’y a pas de camion. On est seuls. Dans la jungle, sans signal cellulaire, parmi les fourmis et les moustiques. On n’a pas d’eau, donc risque de déshydratation et risque augmenté d’accident de décompression. Pas de nouveaux plongeurs en vue. Nico est calme de nature et moi zen avec mon yoga.

Nico parle en premier :

— Ah ! L’enfoiré !

— Balèze ?

— Ouais…

— C’est pas plutôt Corazón qui serait partie avec ?

— Hum…

— De toute façon, il faut partir d’ici. J’ai le goût d’une marche en plein air avec 40 degrés d’humidex sans mosquitos  !

Il exhibe aussitôt la raquette antimoustiques que j’avais gardée près de l’entrée de la cénote. Nico m’adresse un pouce en l’air :

— NIIIIICE ! Bon, allons-y ! On va bien voir ce qu’il a fait avec mon camion, cet imbécile.

Le portable, les clés et le portefeuille de Nico sont dans le camion. Pour ma part, presque tout mon argent est dans mon appart, mon passeport, en sécurité dans mon coffre-fort, mon portable également. C’est pour Nico que ce n’est pas de la tarte…

On est à environ 60 minutes de marche de l’entrée du site. On marche, sue, marche, et resue. Je suis convaincue que mon néoprène pourrait servir à fermenter du fromage. On arrive péniblement à l’entrée. Nico est couvert de piqûres d’insectes. Avec ce niveau d’inefficacité, la raquette aurait dû nous être vendue à rabais ! Moi, je n’en mène pas large. Je sens mauvais, j’ai soif et je commence à avoir des vertiges.

Le gardien, qui a au moins 104 ans et est plissé comme un raisin sec, argumente avec Nico en espagnol. Je comprends que pour le taxi du retour, je devrai ou montrer mes seins ou menacer le vieux de sentir mon néoprène s’il ne me laisse pas passer. Le vieux ne choisit ni l’un ni l’autre. Pesos! Pesos! qu’il répète. Nico a miraculeusement des pesos dans la semelle de ses bottes de plongée !

Je suis ébahie ! Cet homme m’étonnera toujours. Il négocie un prix et achète deux bouteilles d’eau et nous voilà à bord d’un taxi en route vers mon appartement. Je n’ai pas les clés, elles sont dans le camion. On passe chez Nico. Comme courtier, il a un double. Son camion habituellement rutilant trône devant son appart maculé de boue. Sur le pare-brise, il est écrit, au feutre indélébile rouge : « Allez ! Marche, bitch du Québec ! »

Eh  bien ! Je suis presque flattée ! Je ne savais pas qu’une quinquagénaire pouvait susciter encore autant de passion chez une reine de beauté !

¡Hasta pronto, Corazón! Je parierais que, cette fois, Nico aura décroché de toi, vilaine fille…

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Pour écrire à Josée Boissonneault : joseeboiss@hotmail.com

Publié dans

Dre Josée Boissonneault

Médecin de famille à Contrecoeur, CSSS Pierre-de-Saurel
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