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Les bébelles

Après bientôt vingt ans à étudier le système de santé québécois, à y travailler, puis à l’analyser, je remarque qu’il y a quelque chose qui ne cessera jamais de m’étonner, mandat après mandat des gouvernements québécois, et ce, quel que soit le parti au pouvoir : le recours trop fréquent à des bébelles, qu’on brandit pour se donner l’illusion de s’occuper « des vraies affaires ». Ça va de la démolition de structures aux gros pansements sur des plaies surinfectées, en passant par de puissants analgésiques pour faire oublier que rien ne va…

Dans le domaine de la santé, cela se traduit le plus souvent par des idées administratives toutes plus diverses et farfelues les unes que les autres pour traiter les symptômes plutôt que les causes à la racine du mal qu’est devenu ce cancer généralisé du système de santé public. Attend-on que ce cancer métastase la moelle  ? Parce qu’avec des idées comme les « cliniques d’hiver » ou encore le désir d’étendre la téléconsultation à tout prix pour contenir la perpétuelle crise des urgences, c’est ce qui risque d’arriver. À force de ne pas traiter les causes réelles, on ne peut que finir par nuire.

Les médias québécois — et la population — ne cessent de pourfendre, avec raison, les taux d’occupation dans les urgences et l’attente interminable qui y est directement rattachée. C’est normal : c’est là que finissent par se retrouver tous les citoyens malades, toutes priorités cliniques confondues. Et que fait chaque gouvernement québécois devant ce constat que les médias leur brandissent au visage année après année ? Il planche sur mille et une idées pour « résoudre la crise des urgences » en aval plutôt qu’en amont. En politique, voir des résultats, ou du moins donner l’illusion de faire des choses et de voir des résultats, c’est capital. C’est cette obsession pour les chiffres qui permet d’accou­cher d’idées comme les cliniques d’hiver.

L’idée était-elle si mauvaise ? Après tout, l’intention était de s’occuper rapidement des patients orphelins en pleine période hivernale, festival des IVRS s’il en est, de s’occuper de ces patients pour éviter qu’ils aillent peupler des salles d’urgence déjà saturées. Malheureusement, non seulement le gouvernement n’a-t-il pas compris que le programme des cliniques d’hiver entrait directement en contradiction avec celui des GMF — le médecin n’ayant qu’une tête et deux mains et ne pouvant donc pas à la fois effectuer un suivi de ses propres patients, augmenter sa prise en charge de nouveaux patients et voir des patients orphelins en urgence ambulatoire —, mais a-t-il seulement compris les véritables causes à la racine de la crise des urgences ? Je vous le donne en mille : hé non, ce n’est pas parce que les médecins ne travaillent pas assez, contrairement à ce qu’on entend trop souvent. Les médecins ont raison d’en avoir assez de l’entendre, celle-là, alors que les deux vraies raisons aux urgences surpeuplées sont 1) le manque de lits en CH et en CHSLD (alors que la population est vieillissante et donc de plus en plus fragile), et 2) le cruel manque de personnel de soins compétent et surtout motivé à travailler dans un milieu où la pression mentale, s’accentuant toujours, est appelée à devenir leur pain quotidien (peut-on d’ailleurs leur en vouloir d’hésiter  à plonger dans cette marmite-là ?).

Les cliniques d’hiver, parce qu’elles sont articulées de la mauvaise manière — a-t-on seulement pensé à y instaurer un système de triage ? — et parce qu’elles ne permettent pas réellement aux médecins de s’occuper de la population comme le gouvernement le voudrait, sont par conséquent de belles bébelles, des choses de peu de valeur qui compliquent la vie de tous. Et que s’en va dire impunément le gouvernement aux médias ? « On a fait de quoi, nous. Ce sont les médecins qui ne veulent pas assez. »

Une autre bébelle qu’on veut mettre en place pour soulager les urgences, c’est la téléconsultation à tout vent. Ah ! L’attrait de la technologie. Le charme de la data, ce nouveau Klondike, ce nouvel or noir des concepteurs de technologies d’information, comme c’est alléchant ! Comme c’est pratique comme marqueur de progrès ! Et c’est vrai. La technologie est porteuse de progrès et de lendemains chantants. Mais elle a aussi de très gros revers si elle est mal conçue ou mal utilisée. Elle peut même être délétère. On veut permettre aux médecins de diagnostiquer à distance, de leur maison, à toute heure du jour et de la nuit  alors qu’ils sont en pantoufles, un café ou un whisky à la main ? Super. Mais il faudra alors réviser en profondeur les critères diagnostiques de nombreuses pathologies, parce qu’il deviendra beaucoup plus facile de taper sur les doigts d’un médecin qui se sera fié à une évaluation virtuelle, sans palper, tâter ou ausculter son patient, alors que l’examen physique aurait pu révéler d’autres indices sur l’état réel de ce dernier. De plus, imaginons un peu la chose : d’un côté, les patients « réels », au bureau du médecin. De l’autre, ceux derrière son écran. Considérant que le temps du médecin n’est ni infini ni élastique, à qui le médecin devra-t-il donner priorité et, surtout, sur quelle base, puisqu’il ne peut pas évaluer les patients de la même manière ? Se fera-t-il encore taper sur les doigts parce qu’on lui a demandé de voir tout le monde et qu’il n’a pas, ô surprise, réussi ?

Quand le gouvernement y va de ses solutions miracles, il ne demande que trop peu leur avis aux principaux concernés, les médecins eux-mêmes, sur la manière d’articuler les choses avant d’agir. Et quand lesdites solutions du gouvernement ne fonctionnent pas, ces bons docteurs deviennent chaque fois d’emblée les boucs émissaires de tous les échecs et maux du système. Lassant.

Il est vrai que les médecins doivent finir par accepter une forme de gouvernance contractuelle, par accepter d’être organisés par des contrats fermes permettant de coordonner les soins, mais il faut aussi que les gouvernements donnent les moyens de travailler aux médecins pour le bien de leurs patients en s’intéressant à leur pratique actuelle réelle. Si on donne aux médecins les véritables moyens de travailler, en étant d’abord cohérent dans ce qu’on exige d’eux puis en décentralisant les solutions, qui sait, on pourrait être agréablement surpris…

 

Publié dans

Marie-Sophie L'Heureux

Marie-Sophie L'Heureux est la rédactrice en chef et éditrice du magazine Santé inc depuis 2011. Infirmière clinicienne puis analyste clinique en gestion de changement, elle a pratiqué dans le réseau de la santé du Québec de 2003 à 2008 avant de devenir journaliste en 2009. Titulaire d'une maîtrise en administration de la santé de l'Université de Montréal, d'un diplôme spécialisé en santé et société et d'un certificat en journalisme, madame L'Heureux a également été chroniqueuse santé pour la radio de Radio-Canada.
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