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Réponse à mes jeunes lecteurs

Certains disent que les jeunes perdent leurs idéaux en vieillissant. Que c’est une loi de la nature aussi implacable que la gravité. D’idéalistes rêveurs dans leur jeunesse, ils passent à conservateurs dans une certaine mesure en vieillissant. Que la génération hippie aura donné, une fois adulte, la génération de l’individualisme de Thatcher et de Reagan ! Que les jeunes révolutionnaires du Parti Québécois en 1970 vieilliront et condamneront plus tard les jeunes du printemps érable de 2012. Que ces mêmes jeunes de 2012 finiront bien un jour par devenir aussi bourgeois et individualistes que ceux qu’ils ont dénoncés.

Jamais je n’ai reçu autant de courrier pour un texte que celui de novembre dernier (L’insoutenable bullshitisation du travail). Pourtant, depuis 2014, j’ai écrit sur plusieurs sujets délicats sans avoir peur d’ébranler le statu quo et de choquer les groupes d’intérêts. Comment se fait-il donc qu’un texte qui parle de la perte de sens dans le monde du travail moderne puisse toucher tant de gens ?

Non seulement les idées de David Graeber (l’auteur de Bullshit Jobs), que je rapportais dans mon texte, semblent avoir touché de nombreux médecins, mais ce sont les étudiants en médecine et les nouveaux médecins qui m’ont le plus remué par leurs courriels. Dans la plupart des réponses de ces jeunes médecins, je note une certaine mélancolie, une certaine angoisse triste.

J’ai l’impression que cette mélancolie vient de cette idée que, après tant d’efforts pour devenir un clinicien compétent, le système nous impose toutes sortes de contraintes nous faisant perdre notre temps au travail. Ce temps si précieux dans notre vie qu’on souhaite passer à faire quelque chose de significatif. YOLO! #YouOnlyLiveOnce

Mélancolie donc. Tristesse, je crois, et colère très certainement. Toutes ces émotions émergent face au manque de sens ressenti devant l’idée d’accomplir un travail exigeant physiquement, qui occupe la majeure partie de notre temps éveillé.
Un travail exigeant qui fait que nous manquons souvent le souper en famille à la fin d’une journée qui s’étire.

Je me souviens de mon arrivée sur le marché du travail en 2012, alors que j’étais fraîchement certifié en médecine d’urgence par le Collège des médecins de famille du Canada. J’ai adoré dès le premier jour mon hôpital. Mais une sourde colère m’habitait tout de même. Colère quant au fait de réaliser qu’après tous les sacrifices nécessaires pour devenir ce médecin bien formé, le monde du travail me happait avec plusieurs déceptions. Je fais ici une confession : en 2014, j’ai écrit pour ce magazine un texte qui s’intitulait Lettre à mon fils : pourquoi je ne souhaite pas que tu deviennes médecin. Ma conjointe aura eu raison de me conseiller de ne pas l’envoyer pour publication et de sauter un numéro du magazine. Ce texte était trop chargé d’émotions. C’était un exutoire provocateur qui ne reflétait pas sincèrement le fond de ma pensée.

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Sans que j’en sois conscient à l’époque, ma colère venait des déceptions que je découvrais. Tant de gestes que je posais auraient pu alors être automatisés (plaquer des castonguettes, par exemple) ou annulés (médecine défensive qui oblige à poser des gestes futiles de surdiagnostic) ou encore étaient le fruit de systèmes de gouvernance détraqués (réunions avec des gestionnaires qui ne débouchent sur rien de concret).

Les témoignages reçus de médecins fraîchement diplômés, de résidents et d’étudiants en médecine me replongent dans cette époque professionnelle un peu grise.
Je sens entre les lignes de leurs courriels cet idéalisme qui s’effrite lentement, remplacé par une mélancolie triste, et une colère sourde.

À cette époque, ma colère s’est transformée en action. Militantisme, médias, administration d’un département d’urgence, fondation d’une clinique médicale. La colère est forte. Puissante. Parce que la colère confère une énergie incroyable. La colère est une émotion qui donne l’énergie nécessaire pour vouloir changer les choses absurdes et injustes. La colère permet d’abattre un travail colossal et de minimiser les heures de sommeil. Au lieu de moins travailler, de me divertir (m’anesthésier ?) par des voyages dans le Sud en me disant que rien ne changerait de toute façon, j’ai ajouté des responsabilités à un horaire déjà surchargé.

Comme pour plusieurs de mes collègues motivés par une volonté d’améliorer les choses, cette étape de « réaction » a duré un temps. Puis est arrivée une nouvelle étape, une sorte de passage à l’âge adulte professionnel. Passage que j’aime nommer comme étant une « perte des idéaux » liés à la carrière.

Selon le Larousse, la définition du terme « idéal » renvoie à « Qui existe seulement en tant qu’idée, conception de la pensée, spéculation, et non dans le réel ». Les idées sont mobilisatrices et enivrantes pour celui qui les porte et ceux et celles qui l’écoutent. On invite les penseurs sur des plateaux de télévision, on les invite à écrire des livres, on les pousse à accepter des charges administratives et à mener des organisations. Parfois même, les gouvernants s’intéressent à eux et les invitent dans l’antichambre du pouvoir.

Mais l’inertie d’un énorme écosystème comme celui de la santé au Québec est forte. Bien sûr, il y a toujours quelques sous-groupes où une culture de performance est bien implantée et permet un changement sain et continuel. Le Commissaire à la santé et au bien-être a déjà désigné l’urgence de l’hôpital de Lévis comme un milieu avec une telle culture de performance bien enracinée.

Mais dans beaucoup de ce qui se passe dans le système de santé, l’inertie découlant des intérêts de chacun, du ministère jusqu’au service de l’entretien d’un hôpital, vient paralyser le changement et empêche l’innovation.

Je donnerai ainsi ce conseil à tous ces jeunes médecins tristes, déçus ou en colère qui m’ont écrit pour me parler de leurs sentiments face à la « bullshitisation du travail » en médecine : l’ambition de changer un système absurde est saine, mais ne sous-estimez pas la capacité d’inertie du système qui vous entoure. Comprenez-la, étudiez-la, pour mieux la déjouer lorsque l’occasion vous sera offerte. Ainsi, vous conserverez cette énergie nécessaire pour les batailles qui méritent d’être menées et qui peuvent conduire à de réels changements. En somme, préparez-vous à réagir, et réagissez lorsque vous décelez une occasion de réagir et d’agir. Si vous échouez, ne vous dites surtout pas que c’est votre faute.

Parce que même si les jeunes idéalistes deviennent souvent avec le temps plutôt conformistes et conservateurs, il n’en demeure pas moins que le monde continue, après chaque lutte, chaque petite révolution, sa lente (trop lente) marche vers l’amélioration de la condition humaine. Et ça, ça vaut la peine d’y participer.

 

Précision : prière de noter que les opinions des auteurs des sections « Perspectives » et « Courrier des lecteurs » ne sont pas des positions officielles du magazine Santé inc. de l’Association médicale canadienne ou de ses filiales. Les propos de ces sections n’engagent donc que la responsabilité de leurs auteurs respectifs.

Publié dans

Dr Simon-Pierre Landry

Simon-Pierre Landry, MD, CMFC, CMFC-MU, est médecin de famille pratiquant à l'urgence à Sainte-Agathe-des-Monts et gestionnaire à la Clinique du Grand Tremblant.
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