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Voyage au soixantième parallèle

Trente. À l’âge de 30 ans, j’avais traversé les frontières de 30 pays, des plus exotiques aux plus dépaysants. Une amie d’enfance semble avoir saisi sans aucun doute l’essence de tous ces allers-retours, mon credo depuis un certain temps. Elle m’écrivait à ce sujet récemment : « Rester, c’est exister : mais voyager, c’est vivre. » 1 Avoir à choisir l’une de ces 30 tranches de vie enrichissantes pour en rédiger le récit m’apparaissait une tâche irréalisable, chacune m’ayant marquée à sa façon. Ma réflexion s’est arrêtée sur le plus long et le plus significatif de tous mes périples à ce jour, celui qui s’est déroulé au cœur de mon propre pays, dans cette contrée éloignée qu’on a bien trop souvent tendance à oublier : le Nunavik.

Peu de gens le savent, mais le territoire des Inuits au Québec occupe environ le tiers de la superficie totale de la province. Il s’étend du 55e au 62e parallèle, dans les endroits les plus sauvages et inhabités qu’on puisse imaginer, de la forêt boréale à la toundra, en passant par la taïga. Je m’y étais rendue tout juste à la fin de mes études médicales, alors qu’une occasion de travail s’était présentée. Quatre ans plus tard, je me retrouvais à avoir enchaîné de nombreuses semaines de besogne « au Nord » entrecoupées de semaines de repos « au Sud » (comme on disait là-haut), le temps m’ayant filé entre les doigts tellement j’y avais vécu intensément.

Entre 2014 et 2018, je me suis non seulement développée en tant que médecin, mais j’ai également fait la rencontre de personnes toutes plus extraordinaires les unes que les autres. Et surtout, je suis tombée amoureuse, amoureuse de ce peuple rieur et attachant que forment les Inuits. Arriver à communiquer en un si court récit l’étendue des sensations qui ont fait vibrer mon corps et mon âme durant mes séjours nordiques : autant dire « mission impossible ». Parfois, les mots ne sont pas assez puissants pour décrire dans les moindres subtilités tout ce qui mériterait d’être raconté. J’ai néanmoins choisi de réserver à mes lecteurs quelques moments frappants qui ont laissé une empreinte dans ma mémoire et qui, je l’espère, leur permettront de laisser leur esprit vagabonder dans leur imaginaire arctique…

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Routes absentes. À vol d’oiseau. On ne pourrait jamais réaliser pleinement l’immensité du Québec avant de l’apercevoir à 25 000 pieds dans les airs. C’est à ce moment-là qu’on peut en apprécier la beauté et la portion nordique, si méconnue. C’est pourtant chez nous, au Canada ! Malgré cela, lorsque j’y ai posé pied pour la première fois, il n’y avait rien de semblable à « chez moi ».

21 septembre 2014

7 h 30. Aéroport international de Montréal. Tout juste en dépassant la porte no2, j’arrive au comptoir d’Air Inuit, là, qui se fait si petit à côté des bornes d’enregistrement libre-service à l’infini du géant Air Canada, sur sa droite. « Étrange…, me dis-je, pourquoi ne l’ai-je jamais remarqué avant ? »

Et déjà, à cette heure matinale, des hommes, des femmes et leurs enfants sont rassemblés en file. Je me demande qui ils sont, tous ces gens parlant cette curieuse langue, portant leur parka ou leur amauti2, bébé au dos. Et puis tous voyagent avec des valises plutôt hors du commun : des bacs en plastique bleu remplis à craquer de provisions, dépassant tout juste ou, souvent, largement les 30 kilos permis. Vous voyez, le genre de bacs qu’on utilise pour le rangement, fermés avec des attaches autobloquantes pour prévenir qu’ils s’ouvrent ? Quand on « monte au Nord » (pléonasme souvent employé dans la communauté nordique), il n’est pas rare qu’on fasse le plein de nourriture du « Sud », histoire de retrouver un peu de son comfort food là-haut. Parce que ce n’est pas au Northern3 ou à la Coop4 que vous trouverez des câpres ou des anchois pour faire votre spaghetti napolitain favori… Je n’ai pas encore quitté Montréal que déjà j’ai l’impression de baigner dans un tout autre univers. Une fois les au revoir et l’enregistrement achevés, je me dirige vers le long couloir souterrain qui m’amène dans une partie jusque-là encore inexplorée, moi qui avais pourtant maintes fois déambulé dans les dédales de cet aéroport. Une fois que je suis arrivée à la porte d’embarquement, ces gens aux yeux bridés, qu’on nommait jadis Esquimaux (terme proscrit de nos jours) 5, sont dans l’attente, certains dormant sur des bancs, d’autres causant tranquillement entre eux. Et puis, parmi eux, des « Blancs », qui détonnent et semblent étrangement tous se connaître. Eh oui ! Il suffit de quelques séjours nordiques pour comprendre le véritable sens de l’expression « le monde est p’tit  ! » Ce « petit » monde d’environ 7000 habitants, s’étendant sur toute la côte d’Hudson et avoisinant l’Ungava, la seconde moitié du Nunavik, avec ses quelque 6000 habitants.

Je m’assois dans l’avion, et à ma grande surprise, les passagers n’occupent que la moitié arrière de l’avion, un panneau séparant l’avant de l’appareil de sa partie arrière. Comme si l’avion avait été coupé en deux ! En réalité, la partie du devant contient tout le cargo pour transporter vivres et autres denrées qui se font rares en Arctique. Une heure trente dans les airs plus tard, premier stop : La Grande, à la baie James. Là où la route s’arrête. « Mais où suis-je ? » a été ma première pensée. Heureusement, il y a une énorme carte géographique du Québec dans le tout petit bâtiment de l’aéroport de La Grande qui me l’indique. Concrètement, j’aperçois enfin où je me dirige : Puvirnituq « là où il y a une odeur de viande putréfiée » (traduction de l’inuktitut)6, un des sept petits villages inuits qui longent la côte de la baie d’Hudson. Le village le plus proche, à environ 150 kilomètres : Akulivik. Aucune route entre les deux. Et puis, tout au Nord, Ivujivik, le village le plus septentrional du Québec. En regagnant l’avion, une heure de trajet de plus m’attend. Du haut des airs, en regardant tout en bas, quelque chose d’inouï : le désert, ce désert qu’on ne peut déjà que s’imaginer froid, très froid. Ce froid sec qui pénètre votre peau et votre chair si insidieusement. Aussi, je remarque beaucoup, beaucoup, mais beaucoup de rivières, et d’innombrables étendues d’eau à perte de vue. Ce n’est pas étonnant que l’eau soit la principale source d’énergie du Québec ! Soudain, j’aperçois la petite municipalité de Puvirnituq, toute minuscule de là-haut, et absolument rien autour, même pas un arbre à des kilomètres à la ronde. Et c’est là où j’allais m’établir pour les prochaines années. « Difficile à croire ! » me suis-je dit. Déjà, en septembre, la neige qui avait commencé à s’accumuler. Le mythe occidental (qui apparemment a depuis été déboulonné) proclame que les Inuits ont une infinité de termes pour décrire la neige. À ce moment-là, je crois qu’on aurait pu appeler cette neige aputi ou « neige au sol ».

Souvenirs nordiques

Toujours en ce 21 septembre, à peine avais-je traversé les portes du modeste aéroport de Puvirnituq qu’un monde effervescent s’activait devant mes yeux. Il y avait de nombreux enfants qui couraient partout, zigzaguant entre les jambes des passagers en attente du prochain vol, d’autres jouant sur le carrousel de bagages, les parents les laissant faire. Les natifs de la place qui se faisaient des ai (signe de salut en inuktitut), se serrant la main, grand sourire aux lèvres. Et moi, je me sentais si seule, au beau milieu de tous ces individus qui étaient sans aucun doute amis ou parents ou grands-parents, enfants, frères, sœurs, cousins, fils ou filles adopté(e)s les uns des autres. Heureusement, le chauffeur de l’hôpital avait rapidement su reconnaître les grands yeux étonnés et déboussolés de la « nouvelle qui débarque pour la première fois ». Ce chauffeur, qui parlait quelques mots anglais (l’anglais étant souvent la deuxième langue apprise chez les Inuits), m’a alors emmenée à bord du véhicule de transport désigné de l’hôpital, ce genre de fourgonnette dans laquelle on lance vos bagages à l’arrière et on se passe de ceinture de sécurité. Au moment d’en descendre, j’apprenais mon premier mot en inuktitut : nakurmiik ou « merci ».

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Durant les semaines qui ont suivi, j’ai lentement apprivoisé mon environnement, lequel allait devenir mon milieu de vie pour les quatre années à venir, explorant chacun de ses petits recoins, de la dump (le dépotoir du village) à la pump house (là où l’eau du village est pompée de la rivière). Le véhicule tout-terrain, communément appelé « quatre roues », de marque Honda et de couleur rouge (tous les Nunavimmiuts ou presque possèdent le même), s’est avéré tôt un allié précieux pour parcourir le territoire ou land tel qu’on l’appelle dans le jargon. En nous éloignant à peine de cinq kilomètres du village, on se retrouvait dans un monde totalement isolé, en pleine toundra, sans un signe de vie humaine au loin, un horizon si plat qu’il ne semble jamais avoir de fin. Quelques collines par-ci par-là dont on n’arrivait jamais à déterminer l’ampleur de la hauteur, n’ayant pas de référentiel de grandeur, alors qu’elles sillonnent d’irréguliers rochers surmontés d’arbrisseaux ne faisant pas plus d’un mètre de haut ; parfois un inukshuk7 pour nous indiquer le chemin.

En été, une rivière mouvementée d’un bleu profond, de majestueux cygnes sur les plans d’eau, de jolies fleurs et des baies d’une diversité insoupçonnée (la cueillette des baies est une partie importante de l’alimentation des Inuits) ; le passage des oies au printemps, les troupeaux de caribous en automne et les renards blancs et les harfangs des neiges en hiver. Et pour ceux qui étaient chanceux (ou malchanceux !), des ours polaires, qui parfois osaient approcher le village, mais qui étaient alors abattus par les Inuits, par souci de sécurité publique. D’autres ont pu apercevoir les phoques et les bélugas, le moment de la chasse venu. Et surtout, avaler quelques morceaux de leur chair crue au goût assez particulier ou de leur mattaq (peau) trempée dans le misiraq (gras fondu) lors des festins communautaires. Mais par-dessus tout, il y avait quelque chose d’étonnamment frappant là-haut : le silence. Comme cela faisait du bien à l’esprit de s’écarter du village et du bruit incessant (même en pleine nuit) des quatre roues filant à vive allure ! Le soir venu, à l’abri de la pollution lumineuse, on pouvait apercevoir ces luminescentes et mystérieuses aurores boréales danser avec grâce dans le ciel étoilé, enchaînant les tons de vert, de rouge et de rose.

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Par moments, dans le land, il y avait cette sensation de vide qui m’habitait, un vide se transformant en un émoi qui m’assaillait de plein fouet, un vide si déstabilisant et étourdissant qu’il me donnait l’envie de pleurer tellement cela était beau et puissant. Et parfois pour faire contraste, le silence faisait place au bruit soutenu du vent, ce vent glacial qui vous fouette le visage et vous dessèche la peau en hiver, mais qui vous épargne de l’attaque vorace des moustiques en été.

Les voyages forment la jeunesse

En vérité, je dirais surtout que les rencontres forment les voyages. Dès mes balbutiements au Nord, la peur de l’ennui parfois me dévorait : « Vais-je me sentir seule, seule avec moi-même, dans ce désert arctique ? » Aujourd’hui, je peux l’affirmer : il n’y eut en réalité que très peu de moments de solitude au cours de ces quatre années. Entre expatriés de toutes sortes venus pour le travail comme moi, ce n’était pas la vie sociale qui manquait ! En effet, j’avais rapidement compris que les relations humaines prenaient d’autant plus de leur importance, alors qu’Internet était trop peu rapide pour regarder sa série Netflix préférée ou faire défiler sa page Facebook (en y mettant trop de temps). Après les longues heures de travail à l’hôpital, de jour comme de nuit, s’enchaînaient les soupers divins, les soirées jusqu’au petit matin les week-ends, sans compter les sorties de pêche sur glace l’hiver ou les soirées autour d’un feu en camping l’été. Les collègues sont devenus des amis, certains amis, des amours (même si on dit que les amours nordiques ne durent jamais…). Somme toute, à travers ces inoubliables expériences, j’y ai par-dessus tout tissé des liens serrés qui, j’en suis certaine, perdureront au fil du temps.

Un Inuk, deux Inuuk, des Inuit

Là-haut, au Nunavik, j’ai appris à côtoyer ce peuple dont on entend dire qu’il n’a pas eu la vie facile. Hélas, cela est juste. J’en ai été témoin. Plusieurs traumatismes ont parcouru ses générations, et je souhaite qu’il puisse, avec sa résilience légendaire, perpétuer sa culture et sa langue au fil des siècles. Pourtant, tout passager des terres nordiques pourra en témoigner : malgré le chaos des problématiques auxquelles ils font face quotidiennement, on se surprend à s’attacher profondément aux Inuits, à leur caractère franc, à leur humour particulier, à leur capacité à vivre pleinement le moment présent ainsi qu’à leurs nombreux enfants qui parcourent les rues jusqu’à très tard le soir en ces mois de juin où le soleil ne se couche jamais. Avec eux, j’ai appris à ne pas juger, à accueillir la différence. Tout d’abord pour mon travail, ensuite parce que j’étais chez eux. À Rome, ne fait-on pas comme les Romains ? Certains de mes patients les plus âgés étaient nés dans des igloos, d’autres patients plus jeunes n’avaient peut-être encore jamais vu un arbre de leur vie. Avec les Inuits, j’ai fait la découverte de la vraie nature, farouche et hostile, filant sur leurs motoneiges pour les accompagner à la chasse aux lagopèdes et parcourant lacs et rivières en bateau pour attraper ces truites que même les meilleures histoires de pêche ne sauraient surpasser. Quelle chance j’ai eue ! J’ai appris à leur accorder ma confiance pour qu’ils me rendent la leur, à m’ouvrir à l’autre et à m’ouvrir à moi-même. Les voyages forment la jeunesse, dit-on. Des voyages comme ceux-là forgent les bases de toute une vie.

Prochain récit?

Au moment d’écrire ces lignes, j’étais en terre africaine, au Niger, probablement mon 31e pays si le compte est bon. Travaillant pour Médecins Sans Frontières, un rêve de longue date, à 50 degrés Celsius pour faire contraste avec les 50 degrés sous zéro qui m’ont scié les os durant ces dernières années. Autre récit de voyage à venir ? Peut-être, mais chose certaine, ce que je comprends aujourd’hui, c’est que nous avons certes la facilité ou le luxe de bondir dans un avion pour parcourir de nombreux pays en un éclair, mais on prend rarement le temps de bien les découvrir. Le temps de s’arrêter. De faire le point sur l’expérience passée pour vivre pleinement la prochaine. Alors voilà, c’est maintenant chose faite. Comme le diraient mes amis inuits : Taima8.

Notes

  1. Citation célèbre de Gustave Nadaud.
  2. Manteau typiquement porté par les femmes qui octroie un espace pour mettre le bébé au dos.
  3. Chaîne de magasins de produits alimentaires et de marchandise générale qui dessert les communautés du Nord canadien.
  4. Fédération des Coopératives du Nouveau Québec regroupant les quatorze communautés du Nunavik.
  5. « L’utilisation de cet exonyme (le nom donné à un groupe de gens par un autre groupe) entretient le stéréotype que les Inuits sont isolés et politiquement insignifiants, en plus de promouvoir une vision romantique de l’Arctique. » https://www.thecanadianencyclopedia.ca/fr/article/esquimau
  6. La légende raconte que « c’est à cet endroit qu’un village complet d’Inuits succomba à la famine un hiver ; il n’y eut aucun survivant pour raconter l’événement. Le printemps suivant, les igloos fondirent, et on retrouva les corps, dont se dégageait une forte odeur de pourriture. » https://www.inuulitsivik.ca/activites-et-culture/villages/puvirnituq/. D’autres sources proclament « qu’il se pourrait aussi que le nom soit attribuable à l’odeur dégagée, au retour des beaux jours, par les carcasses d’un troupeau de caribous qui se seraient noyés au cours d’une de leurs fréquentes migrations. » https://www.airinuit.com/fr/destination/puvirnituq#
  7. Amoncèlement de roches en hauteur en forme d’être humain, aujourd’hui emblème culturel, qui servait jadis de balise aux Inuits lors de leurs déplacements et utilisé aussi entre autres comme orienteur et cache lors de la chasse au caribou.
  8.   Taima qui signifie « c’est fini ».
Publié dans

Dre Viviane Camirand

Voyageuse et médecin pour Médecins sans Frontières
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