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De marbre et de sable

J’avais bien sûr déjà aperçu le nom de Qatar Airways sur les jerseys rouge et bleu des joueurs du FC Barcelona. C’était la seule chose que je connaissais de ce tout petit pays jusqu’à ce jour d’avril dernier.

Le Qatar est cette minuscule langue de terre longue d’à peine 160 kilomètres, qui est nichée entre les Émirats arabes unis, l’archipel du Royaume de Bahreïn et l’Arabie saoudite et qui se jette dans le golfe Persique. C’est aussi un jeune pays, un très jeune pays, dont la souveraineté n’a été déclarée qu’en 1971 à la suite de la découverte d’une immense nappe pétrolière permettant au pays de s’inventer et d’aspirer à être davantage qu’une étendue de sable ponctuée de petits villages épars vivant de pêche et de chasse à la perle. Le pays est si jeune que seul un habitant sur dix, sur presque trois millions, est véritablement Qatari. Ces Qataris sont par ailleurs des gens hautement privilégiés par la société et protégés par le gouvernement. Tous les autres sont des expatriés en provenance de l’Inde, mais aussi du Sri Lanka, des Philippines, de l’Égypte et du Bangladesh. Tous sont venus chercher du travail à Doha, la capitale et seule véritable ville du pays. À l’extérieur de Doha, il y a bien onze ou douze habitations coloniales, mais ce n’est du reste que du sable… et des raffineries. (Bien sûr, on trouve aussi quelques animaux sauvages.)

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Skyline de Doha

Je ne savais pourtant rien de tout ça avant de prendre mon premier vol pour Doha sur les très chics ailes de Qatar Airways. Et en fait, bien que je m’en doutasse un peu, je n’étais vraiment pas au bout de mes surprises…

LE (TRÈS) GRAND CHOC

La Chine, le premier pays où je me suis rendue toute seule, il y a treize ans, avait été pour moi un immense choc culturel, car c’était là rien de moins que la rencontre de l’Occident et de l’Orient. Ce fut presque la même chose lors de ma première visite au Japon. Mais au Qatar, rien, mais alors absolument rien ne ressemble au pays d’où je viens et encore moins aux pays que j’ai visités. Absolument rien. Choc total : choc culturel, géographique, social, humain et économique.

Le temps y est tout d’abord humide et écrasant à l’année. Le ciel, parfois ensoleillé ou dans lequel se lève une tempête de sable, y est souvent d’un bleu gris très étrange, presque brumeux. Je dénote rapidement ce sentiment d’être sur une autre planète et non dans un autre pays. Quelque chose me semble anormal autour de moi. Il est trop tôt pour mettre le doigt dessus…

La fourgonnette nous menant à notre luxueux hôtel, le Mondrian, traverse la ville. Mes yeux s’accrochent au paysage urbain qui défile. On dirait un Vegas arabe, avec ses gratte-ciel lumineux et le visage du cheik, le leader religieux et royal du pays, imprimé sur de nombreuses tours qu’on croise. La ville semble toute neuve, et on dirait qu’elle s’est vraiment développée à vitesse grand V tant les édifices sont parfois d’une audace architecturale peu commune, presque futuriste. Imaginez un peu ! Trois lignes de métro constituées de 37 stations ont déjà été construites en à peine 5 ans. Ou encore cet immense centre hospitalier de 400 lits pour femmes et enfants, l’Hôpital Sidra, construit en à peine deux ans et à la fine pointe de la technologie, avec bien sûr un centre de recherche et une immense clinique externe intégrés. Un seul mot sort de ma bouche partout où je pose les yeux : « frénésie ». Doha est l’incarnation de la frénésie des nouveaux capitaux, des nouveaux riches. On est bien loin du petit village qui s’y trouvait alors dans les années 20. Mais après quoi court-on ainsi, me suis-je demandé tout au long de ce court séjour ?

VILLE FANTÔME DE LUXE

Le Qatar est-il un nouveau pays ? La réponse est à la fois oui mais non et non mais oui. D’un côté, la ville a en apparence tout ce qu’une ville dite normale possède : de grands hôpitaux, une bibliothèque, de splendides musées, un métro, de grands hôtels, de grands restaurants, des Galeries Lafayette (pour vrai !), des condos, des promenades, des galeries de marbre imitant la Galleria Vittorio Emanuele II de Milan, un immense village culturel, un souk, mais tout y est anormalement propre, lisse, parfait… et presque vide. Il n’y a pas d’âme en ces lieux sinon l’âme de l’argent, et cette dernière est omniprésente. Vous dire l’air que j’ai fait en déambulant sur la promenade d’un kilomètre de l’île artificielle The Pearl (similaire à celle de Dubaï, The Palm) et en apercevant des enseignes comme Cartier, Hermès, Rolls-Royce, Bentley, Armani, Versace, Ferrari et Alfa Romeo et en trouver les boutiques complètement vides. Pas un chat dans les centres d’achats. Le grand luxe partout, mais personne pour habiter la ville ? Mais où sont-ils, les quelque trois millions d’habitants de Doha ? Réponse : en train de travailler à bâtir la ville, justement. On l’a dit, la plupart des gens vivant à Doha sont des expatriés qui travaillent, et ce, dans tous les domaines de l’économie qatarie.

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Deux femmes au Musée national du Qatar

Malheureusement, selon ce qu’on m’a expliqué sur place, une très grande proportion d’entre eux sont des travailleurs de la construction entièrement à la merci des gens qui les emploient. Il n’y a pas de système officiel d’immigration au Qatar, et l’employeur aurait en fait presque droit de vie ou de mort sur ses employés. Ce dernier décide quand ils travaillent, où ils travaillent et surtout où ils vivent. Ils sont sous sa totale responsabilité pour ne pas dire son joug parfois. Et évidemment, ces travailleurs venus d’ailleurs ne vivent pas dans de grands centres d’achats conçus pour des gens désireux de « s’acheter des joujoux ». S’ils tombent sur de bons humains, ils seront chanceux. S’ils tombent sur des employeurs beaucoup plus durs, leur vie à Doha sera ipso facto plus difficile.

Bizarrement, malgré tous les rials investis dans des centres culturels, des galeries et d’immenses lieux publics, on ne trouve nulle part une culture prédominante, sinon celle de la religion sunnite ou de l’argent et du luxe capitaliste à l’occidentale (l’autre religion). On dirait que presque tous les lieux culturels majeurs se veulent d’imposantes imitations en carton-pâte (ou plutôt, en marbre et en or) d’endroits déjà vus ailleurs dans le monde. Ici, on imite les canaux de Venise, là, un centre commercial de Paris, et là encore, une galerie de Milan. Un Walt Disney pour les riches. Comme si on avait trop vite voulu se donner une identité culturelle, mais en refusant que la culture propre au pays ne se développe à son rythme, avec lenteur et naturel. Ici, à grands coups de dollars allongés partout, on a l’impression d’une culture « forcée », faite pour épater la galerie, pour ne pas dire le monde entier.

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Restaurant Parisa

 

Un autre exemple de cette opulence à fond et de ce désir d’impressionner est la notoire Coupe du monde de la FIFA, qui aura lieu à Doha en novembre 2022. Pour l’occasion, on construit donc non pas un, deux ou trois stades, mais bien huit stades. Huit. Stades. Il est vrai que c’est la première fois que la Coupe du monde aura lieu dans un pays arabe, dans un aussi petit pays et qu’elle sera tenue en novembre. Il y a de quoi vouloir informer le monde de son existence, mais tout de même… Que fera Doha de tous ses stades après si elle est à peine habitée par ses résidents au quotidien ? Notre guide m’a répondu qu’il était prévu que certains stades deviendraient des lieux multisports, d’autres des centres culturels et que l’un d’eux serait démonté et envoyé dans « un pays d’Afrique ». Ahem.

CARTE POSTALE QATARIE

Mais que peut-on faire de chouette lorsqu’on visite Doha et qu’on n’a que quelques jours à sa disposition, voire une seule journée d’escale ? Si on est épris d’architecture contemporaine, on sera certainement servi, et rapidement. Que ce soit la superbe Bibliothèque nationale du Qatar, le Musée de l’art islamique, le Musée national du Qatar ou encore l’observation de la skyline dans un dhow – une péniche traditionnelle, l’un des rares symboles culturels de longue date – flottant sur les lagons artificiels de la ville, l’architecture de Doha est remarquablement foisonnante et originale. À cet effet, j’ai particulièrement aimé le Musée national du Qatar et l’impressionnante Bibliothèque nationale du Qatar, qui m’ont émue par leur beauté intérieure et les connaissances qu’ils permettent de diffuser.

C’est plutôt le magasinage qui vous branche ? Il faut alors soit vous rendre aux Galeries Lafayette, sur la longue promenade de The Pearl, dans l’un des gigantesques centres commerciaux de Doha comme l’Alzham, ou encore, mon préféré, le Souq Waqif, un souk d’une centaine d’années qui a été rénové en 2006 tout en conservant son charme d’antan.

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Hôtel Mondrian

Si vous êtes féru de gastronomie, Doha vous promet plusieurs belles assiettes de mezzés (leur houmous, partout, est délicieux), de viandes grillées, mais aussi beaucoup de mets internationaux dans de très chics restaurants. Pour un excellent restaurant perse, rendez-vous au scintillant Parisa dans le Souq Waqif. Plaisir des yeux assuré ! Pour quelque chose de plus japonais ou fusion asiatique, le Morimoto de l’hôtel Mondrian ou encore le Spice Market de l’hôtel W Doha feront des heureux. Enfin, si on aime vraiment manger des mets plus traditionnels, mon préféré de ce très court séjour fut le Walima de l’hôtel Mondrian : mezzés, riz perse, pouding au safran avec pistaches concassées et pétales de rose confits (moulhoubia). Enfin, si vous avez le bec sucré, je vous suggère de vous payer une petite visite au café Rosemary de l’Alzham, où vous trouverez des desserts tout de rose vêtus. Délicat et doux.

Si votre cœur ne bat que pour la culture et l’aventure, je ne saurais trop vous recommander d’aller faire un tour au tout nouveau Musée national du Qatar, ouvert depuis mars 2019. Vous pourrez mieux comprendre l’histoire du Qatar, apprécier l’architecture toute en pétales de l’Atelier Jean Nouvel et régaler vos yeux et vos oreilles des différentes animations interactives des onze galeries de ce haut lieu culturel. Les Qataris en sont d’ailleurs très fiers et misent beaucoup sur ce musée pour mieux faire connaître leur jeune pays. Enfin ! Un vent de fraîcheur culturel et humain dans ce paysage d’investissements et de commerce haut de gamme ! Sinon, le Musée de l’art islamique, un classique de Doha ouvert quant à lui il y a dix ans, avec sa vue sur la skyline, son haut toit ou encore, son exposition temporaire Syria Matters, a de quoi vous toucher droit au cœur. Vous êtes fou d’équitation et de chevaux arabes ? Direction Al Shaqab, le domaine équestre le plus avancé du monde, où on traite les chevaux aux petits oignons (ils ont littéralement un gym et un spa juste pour eux). Vous y verrez – et flatterez – parmi les plus belles bêtes de ce monde. À moins que vous ne soyez un grand amateur de glamping (contraction de glamour et de camping) ? Si c’est le cas, le Regency Sealine Camp, un cinq-étoiles, vous fera apprécier le confort sauvage de la vie au bord de la mer avec ses quatorze tentes avec toilettes et douches intégrées. Séjour original et dépaysement garanti.

Quant à moi, mon plus beau moment fut cette séance de dune bashing, une épopée de quelques heures en 4 x 4 dans les dunes de sable qui s’est terminée au bord de l’inland sea du golfe Persique, à la frontière du Qatar et de l’Arabie saoudite. Le sable y était blanc, le temps doux et l’eau d’un bleu indescriptible. Étonnant qu’un endroit si paisible soit si proche d’un pays qui ne suscite en moi que des sentiments conflictuels sur le plan social, culturel et humain…

Le Qatar est certes un peu moins strict que l’Arabie saoudite, bien que la charia y soit partiellement appliquée. Pour l’instant, c’est tout de même un pays qui me laisse encore à la fois dubitative et fascinée, duquel je suis partie avec des impressions plutôt ambiguës et avec l’envie de peut-être y revenir un jour pour voir ce qui a changé ou, plutôt, si ça a changé. Entre la polygynie socialement permise et la chaleureuse hospitalité aux dattes et au café, mon cœur est plus que jamais partagé. Chose certaine, ça ne fait que commencer : le Qatar est sur le point de se faire connaître du monde entier. Et il ne laissera personne indifférent.

La réalisation de ce reportage a été rendue possible grâce à la participation directe de Qatar Airways, Visit Qatar et Discover Qatar. Nous les en remercions.

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Les arches légendaires du Musée de l’art islamique de Doha. Crédit : Marie-Ève Vallières

Publié dans

Marie-Sophie L'Heureux

Marie-Sophie L'Heureux est la rédactrice en chef et éditrice du magazine Santé inc depuis 2011. Infirmière clinicienne puis analyste clinique en gestion de changement, elle a pratiqué dans le réseau de la santé du Québec de 2003 à 2008 avant de devenir journaliste en 2009. Titulaire d'une maîtrise en administration de la santé de l'Université de Montréal, d'un diplôme spécialisé en santé et société et d'un certificat en journalisme, madame L'Heureux a également été chroniqueuse santé pour la radio de Radio-Canada.
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