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La dysrationalie et la bourse

Pour profiter du spectacle d’une éclipse solaire en toute sécurité, une règle fondamentale notoire, l’unique d’ailleurs, doit être respectée : porter des lunettes de protection. Or, en août 2017, le président américain Donald Trump a dérogé à la norme en regardant brièvement le soleil deux fois1 ! C’est quand même incroyable si on considère qu’il s’agit d’une personne dotée d’un quotient intellectuel (QI) de 1562

D’après le professeur de psychologie Jacques Lautrey, les tests utilisés pour évaluer le QI cernent une forme d’intelligence qu’on appelle « académique », en ce sens que c’est la forme d’intelligence la plus utilisée en milieu scolaire. Par exemple, on mesure les capacités cognitives relatives à la compréhension orale, au raisonnement logique, à la visualisation spatiale et à la mémoire3.

Aujourd’hui, la notion de QI a été élargie pour juger le degré d’intelligence globale, et ce, même si la réussite n’est pas nécessairement liée à cet indicateur4. D’ailleurs, comme l’a prouvé Donald Trump, une personne intelligente peut aussi faire des bêtises. En effet, selon une étude publiée par la London School of Economics and Political Science en 2010, les personnes ayant un QI élevé ont tendance à consommer plus d’alcool et de drogues illicites5. C’est pourquoi on parle de quotient intellectuel, et non pas de quotient de l’intelligence6 !

Le quotient intellectuel, c’est une fenêtre sur les capacités mentales, alors que tout autour de notre tête, il y a d’autres fenêtres que cette batterie de tests n’ouvre pas.

– Dave Ellemberg, neuropsychologue

Selon ce qui précède, quelle est la solution pour évaluer la qualité de la prise décisionnelle d’une personne ? Keith Stanovich, professeur émérite de psychologie à l’Université de Toronto, propose le quotient de rationalité (QR). Contrairement au Ql, le QR évalue notre propension à la pensée réflexive, c’est-à-dire notre aptitude à prendre du recul et à observer notre comportement pour limiter les erreurs de jugement. Dans le cadre d’une fascinante expérience, on a démontré que le QR est un indicateur trois fois plus efficace que le QI pour prédire les faux pas, comme rater son avion, attraper un coup de soleil, contracter une infection transmissible sexuellement ou se retrouver en prison7. Il serait donc plus important d’être rationnel qu’intelligent pour parvenir à prendre des décisions éclairées.

Pour mieux comprendre le concept de rationalité, voici une mise en situation proposée par les réputés chercheurs Amos Tversky et Daniel Kahneman8.

Âgée de 31 ans, Linda est célibataire, franche et très brillante. De plus, elle détient une maîtrise en philosophie. Lorsqu’elle était étudiante, elle était préoccupée par les questions de discrimination et de justice sociale et elle participait à des manifestations antinucléaires.

Selon vous, laquelle des situations suivantes est la plus probable ?

  1. Linda est caissière dans une banque.
  2. Linda est caissière dans une banque et activiste dans le mouvement féministe.

Si vous avez répondu A, vous avez la bonne réponse. Sinon, ne vous en faites pas, car 85 % des gens choisissent la situation B. Ce résultat est surprenant, car la probabilité que deux événements se produisent est toujours inférieure ou égale à la probabilité qu’un seul de ces événements se réalise. En effet, une caissière dans une banque n’est pas nécessairement féministe. Au lieu de fonder notre réponse sur un raisonnement logique, on est plutôt influencés par les informations présentées dans l’énoncé : un bel exemple de manque de rationalité.

Qu’en est-il de la place de l’intelligence en bourse ?

Le célèbre investisseur Warrant Buffet a déjà dit : « Vous n’avez pas besoin d’être un génie pour réussir. L’investissement n’est pas un jeu où celui qui a un QI de 160 bat celui qui a un QI de 130. »

Bien entendu, un investisseur doit être doté d’un minimum d’intelligence pour gérer son portefeuille. Par exemple, lorsqu’il achète une action, il fait appel à la pensée analytique pour choisir le meilleur placement en fonction de ses objectifs de rendement et de sa tolérance au risque. Toutefois, lorsque vient le temps d’implanter et de gérer un placement, l’intelligence intellectuelle a ses limites. En effet, l’investisseur doit accepter que tout puisse arriver à court terme. On a qu’à penser à l’écrasement de l’un des appareils de Boeing en Éthiopie en mars 2019. Le lendemain, l’action de l’entreprise avait perdu jusqu’à 13,5 % de sa valeur, ce qui correspondait à une perte de plus de 30 milliards de dollars américains de capitalisation boursière9. Bien sûr, personne ne pouvait prédire une telle tragédie.

Malgré des stratégies fondées sur une logique implacable, l’investisseur n’a aucune emprise sur le résultat, ce qui l’oblige à ajuster ses attentes et, surtout, à s’autogérer. Étant donné son intelligence et ses capacités d’analyse, il s’attend à une certaine réussite et accepte donc mal le fait qu’un titre en portefeuille puisse se négocier dans une direction opposée à celle envisagée. Sans contredit, des lacunes en matière de rationalité nous amènent à faire des « bêtises », des erreurs, comme l’incapacité de prendre des décisions optimales sous pression ou le manque de discipline quand vient le temps de gérer des positions non rentables. À ce propos, le club d’investissement du MENSA10, dont le seul critère d’admissibilité est d’exceller aux tests d’intelligence, a procuré un rendement annuel moyen de + 2,5 % entre 1986 et 2001. Durant cette même période, le S&P 500, le principal indicateur de l’activité boursière aux États-Unis, a donné un rendement annuel moyen de + 15,3 % !

J’ai donc eu l’idée de vous proposer deux stratégies pour faciliter une prise de décision rationnelle, un élément crucial du succès boursier.

1. Prenez le recul nécessaire pour adopter une pensée plus critique.

Imaginez que vous avez investi dans le titre XYZ. Si vous demeurez convaincu que son cours boursier rebondira en dépit d’une détérioration de son modèle d’affaires et de son avantage comparatif, c’est que le biais de confirmation (qui consiste à privilégier les informations qui confirment nos croyances, nos opinions et nos idées préconçues aux dépens des renseignements qui les infirment11) influence votre capacité de jugement.

Demandez-vous plutôt ce que Warren Buffett, le plus grand investisseur des temps modernes, ferait dans cette situation. Vous pouvez aussi faire votre propre avocat du diable, ce qui a souvent pour effet de vous aider à voir les arguments favorables à la vente de la position. Enfin, en pensant à vous-même à la troisième personne, vous créez une certaine distance psychologique par rapport à votre expérience, ce qui revient à donner un conseil à quelqu’un.

Une récente recherche12 confirme en effet qu’il est plus facile de donner un conseil à quelqu’un que de l’appliquer soi-même. En fait, on voit les situations plus clairement quand elles concernent d’autres personnes, car on dresse le portrait global de la situation, on envisage les différentes possibilités et on mise sur les répercussions à long terme. Les chercheurs parlent alors d’un état d’esprit aventureux. Or, lorsque la situation nous concerne, on adopte un état d’esprit prudent qui nous amène à avoir moins de recul, à faire des choix sûrs et à mettre l’accent sur les répercussions à court terme.

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2. Pensez dans une langue étrangère.

Albert Costa, expert en linguistique à l’Université Pompeu Fabra à Barcelone, avance qu’on prend de meilleures décisions lorsqu’on traite l’information dans une langue autre que notre langue maternelle. Sachant que cet exercice exige un effort de concentration supplémentaire, on a tendance à obtenir un résultat plus réfléchi.

Pour prouver ce qu’il avançait, monsieur Costa a proposé le dilemme du tramway à des cobayes en leur posant la question suivante13 :

Pousseriez-vous une personne sur les rails pour bloquer un tramway hors de contrôle afin de sauver la vie de cinq personnes ?

Bien que l’idée de sacrifier une vie au profit de cinq autres semble être le choix judicieux, d’un point de vue moral, il peut être difficile de poser un tel geste. D’ailleurs, lorsque le problème est présenté dans leur langue maternelle, 20 % des sujets y consentent. Cependant, ce pourcentage grimpe à 50 % si la situation est décrite dans une langue seconde ! Cela s’explique par le fait que penser dans une langue étrangère suscite une réponse moins dictée par les émotions14. Comme vous vous en doutez, ce conseil s’avère très utile en bourse au moment de procéder à une transaction dans votre portefeuille.

Dans la société actuelle, on pense à tort que l’intelligence est le principal facteur de réussite. Je suis plutôt d’avis qu’il vous est préférable d’emprunter la voie de la rationalité, sans quoi, comme Donald Trump lors de la dernière éclipse solaire, vous risquez d’être aveuglé par vos erreurs de jugement.

 

 

RÉFÉRENCES

  1. L’Express (2017, 22 août). Trump a regardé l’éclipse solaire sans lunettes (mais ne deviendra pas aveugle).
  2. Fader, Carole (2017, 24 janvier). Fact check: How smart is President-elect Donald Trump? IQ score isn’t official. jacksonville.com.
  3. Bourgeois, Ann-Laure (2013, 22 février). Pourquoi votre QI ne dit pas grand-chose de votre intelligence (désolé Sharon…). Atlantico.
  4. RTBF La Première (2018, 14 août). Pourquoi les gens intelligents prennent-ils aussi des décisions stupides?
  5. Kanazawa, Satoshi et Josephine E. Hellberg (2010). Intelligence and Substance Use. Review of General Psychology 14 (4), 382–396.
  6. Jacquet, Karine (2018, 21 février). Que mesure au juste le QI, quotient intellectuel ? Science & Vie.
  7. Bruine de Bruin, Wändi, Andrew M. Parker et Baruch Fischhoff (2007). Individual differences in adult decision making competence. Journal of Personality and Social Psychology, 92 (5),938–956.
  8. Tversky, Amos et Daniel Kahneman (1983). Extensional versus intuitive reasoning: the conjunction fallacy in probability judgment. Psychological Review, 90 (4), 293–315.
  9. Agence France-Presse (2019, 20 février). La croissance du PIB aux États-Unis atteint 2,9 % en 2018. Les Affaires.
  10. Green, Alexander (2010). The Gone fishin’ portfolio: get wise, get wealthy … and get on with your life. Hoboken, NJ: Wiley.
  11. Heshmat, Shahram (2015, 23 avril). What is Confirmation Bias? People are prone to believe what they want to believe. Psychology Today.
  12. Polman, Evan (2018, 13 novembre). Why it’s easier to make decisions for someone else. Harvard Business Review.
  13. Fabrice Renault (2017, 12 avril). Réfléchir dans une langue étrangère rend nos décisions plus efficaces. Mieux vivre autrement.
  14. Costa, A., Foucart, A., Hayakawa, S., Aparici, M., Apesteguia, J., Heafner, J. et Keysar, B. (2014). Your morals depend on language. PLOS/ONE, 9 (4).
Publié dans

Michel Villa

Formateur, chroniqueur et conférencier boursier
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