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Madame la ministre

J’aime bien Danielle McCann. Je ne l’ai encore jamais rencontrée, mais j’aime ce qu’elle dégage. On me dira bien sûr que ce n’est pas bien difficile de l’aimer quand son prédécesseur a quasiment été l’un des pires bullies politiques du Québec. La ministre, elle, est d’une volonté calme, discrète et posée, sans flaflas inutiles, grandiloquents ou arrogants. Les bons leaders, les bons politiciens, non, ne sont pas toujours les plus bruyants. Je trouve qu’à titre d’ancienne travailleuse sociale et d’ancienne gestionnaire du réseau de la santé, Danielle McCann est bien placée pour comprendre comment interviennent les dynamiques de notre système de santé. Elle sait de quoi elle parle. Quand on a fait partie d’une des professions essentielles les plus délaissées du réseau de la santé et des gouvernements, on est ipso facto plus allumé sur « ce qui compte vraiment », et donc sur les priorités à envisager une fois aux commandes. Ce n’est pas une garantie. Ça confère quand même une disposition d’esprit qui en est une de collaboration authentique, une qualité cruciale qui fait trop souvent défaut en politique.

Danielle McCann connaît ses priorités. Elle est de plus consciente de l’immense complexité de son mandat ministériel. Mais je m’interroge. La ministre est loin d’être naïve, mais je me demande parfois si elle prend vraiment conscience de l’ampleur de ce qu’elle souhaite accomplir : réaliser ce que de nombreux ministres avant elle ont tenté de faire en échouant, c’est-à-dire l’impossible. J’ai souri en lisant la teneur de ses propos dans l’article du 5 février 2019 de L’actualité et dont le titre — qui m’a au demeurant fait rouler des yeux d’irritation tant il crevait les yeux de déjà-vu — est « Danielle McCann : “On aimerait que les médecins travaillent davantage” ». J’ai souri parce que ses propos transpiraient l’idéalisme.

Quand j’affirme que Danielle McCann veut réaliser l’impossible, je fais allusion à deux choses : le mode de rémunération des médecins et ce sacro-saint désir de faire « travailler plus » les médecins. La ministre a raison : le mode de rémunération des médecins est le changement le plus fondamental à initier pour assurer la pérennité du système de santé, et tout le monde a à y gagner, y compris les médecins. Ce mode dépassé du « un service, un paiement », à la manière de n’importe quel achat de service ordinaire ou de bien meuble, est unique aux médecins… et hautement incompatible avec un système de santé public. Sauf que c’est avec ça qu’on est « pris ». C’est ce qu’on a choisi. Oui, il y a des médecins salariés et à forfait, mais ils sont marginaux et demeureront marginaux. Les Ententes sont claires, fermes et difficiles à modifier sans se faire menacer de poursuite par l’une des deux principales fédérations médicales. Sans oublier que la formule Rand, qui oblige tous les médecins du Québec à s’affilier à l’une ou l’autre de ces deux fédérations, est un facteur majeur d’imperméabilité au changement. La capitation ? Je souhaite à madame McCann toute l’ouverture du monde de la part des médecins, surtout de leurs fédérations. A-t-on si rapidement oublié l’ironie de l’abolition soudaine par Gaétan Barrette, radiologiste et ancien président de la FMSQ, du poste de Commissaire à la santé et au bien-être au moment même où Robert Salois et son équipe s’apprêtaient à se pencher en profondeur sur, tiens donc, le mode de rémunération des médecins ? On n’a jamais prouvé que ces deux faits étaient liés, mais il faut avouer que c’était un curieux hasard…

Quant au désir de faire travailler davantage ces médecins qui prennent en charge moins de mille patients, tout dépend de la manière dont on veut les faire travailler. Non seulement la génération montante de médecins revendique, tous sexes confondus, un meilleur équilibre travail-vie personnelle, ce qui est louable et même souhaitable, mais la profession médicale se féminise comme jamais. Ce n’est pas parce qu’on a permis aux femmes de travailler à l’extérieur de la maison que, soudainement, elles n’ont plus eu de deuxième shift, avec toute la charge mentale qui s’y rattache. Faire travailler davantage les médecins, je veux bien, mais avant de se lancer à corps perdu dans la téléconsultation, qui, oui, est une potentielle solution, mais non la solution, peut-être faudrait-il travailler aussi à ce que notre société accepte mieux que les femmes aient une carrière et une famille  ? À ce que notre société ne les punisse pas parce qu’elles mènent de front une vie professionnelle et une vie familiale investies… et à ne pas non plus punir les hommes qui font leur part à la maison en les traitant d’hommes roses. Peut-être que certains médecins pourraient alors, voudraient alors « travailler plus ».

La clé du projet de la ministre McCann réside peut-être davantage dans la délégation clinique que dans le changement du mode de rémunération, qui lui se butera inévitablement aux prérogatives des fédérations médicales, à leur désir de conserver leur poids dans l’échiquier politique et leur légitimité automatique conférée par la formule Rand. Changer la géographie des responsabilités cliniques dépendrait toutefois grandement de la volonté du Collège des médecins du Québec, qui montre traditionnellement de la résistance, mais qui en a surpris plus d’un récemment avec son ouverture vis-à-vis des IPS. Déjà, il faut se rappeler que la mission du Collège n’est pas de protéger les médecins, mais bien le public. Si la ministre veut vraiment changer les choses et réellement offrir des services accessibles aux patients, c’est par cette avenue-là, en s’organisant pour partager les possibilités professionnelles entre les médecins et les autres professions de la santé, qu’elle a le plus de chances d’y parvenir. C’est fou combien le paiement à l’acte des médecins paraîtrait alors impertinent et désuet sans avoir eu à forcer la main de qui que ce soit.

Si vous réussissez ce tour de force, madame la ministre, je jure de ne plus jamais être cynique quand un ministre de la Santé nous dira qu’il a l’intention de « changer les choses ». Votre projet en sera alors un gagnant, car il sera gagnant pour tous, patients comme médecins. Je serai très impressionnée. Et je sais que je serai loin d’être la seule.

Publié dans

Marie-Sophie L'Heureux

Marie-Sophie L'Heureux est la rédactrice en chef et éditrice du magazine Santé inc depuis 2011. Infirmière clinicienne puis analyste clinique en gestion de changement, elle a pratiqué dans le réseau de la santé du Québec de 2003 à 2008 avant de devenir journaliste en 2009. Titulaire d'une maîtrise en administration de la santé de l'Université de Montréal, d'un diplôme spécialisé en santé et société et d'un certificat en journalisme, madame L'Heureux a également été chroniqueuse santé pour la radio de Radio-Canada.
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