Aller au contenu

Pourquoi (encore) faire médecine ?

Alors que la médecine québécoise rencontre bien des obstacles au fil des réorganisations du réseau, de l’augmentation des processus bureaucratiques, de l’utilisation des technologies d’information médicale, du repartage des rôles cliniques entre les différents métiers et carrières de la santé, pourquoi, en 2020, des personnes choisissent-elles encore de se lancer dans d’exigeantes études en médecine ? Quatre étudiants et résidents ont accepté de faire part de leurs motivations à Santé inc.

Il y a tout d’abord Karine Rousseau (KR), qui termine actuellement sa cinquième année de médecine à l’Université de Montréal. Elle a commencé ses études médicales sur le tard, après une carrière d’altiste en musique classique.

Cédrik Gignac (CG), lui, a d’abord suivi sa formation médicale à l’Université de Sherbrooke et il entreprend maintenant sa résidence en psychiatrie à l’Université McGill.

On a aussi rencontré Cloé-Éloïse Morisset-Vollant (CÉMV), Innue, qui suit les traces de sa mère, omnipraticienne, et de son père, chirurgien général. Il y a très peu d’autochtones en médecine, observe la jeune étudiante, actuellement en année préparatoire à la Faculté de médecine de l’Université de Montréal.

Quant à Alessander Ramos (AR), il habite le Québec depuis une dizaine d’années. Il était médecin au Brésil. Il a décidé de refaire ses études de médecine ici, à l’Université Laval. Il est actuellement en deuxième année de résidence.

En 2020, pourquoi choisit-on encore de faire médecine au QuÉbec ?

KR : Les besoins dans la population sont très clairs : les gens veulent un médecin, mais l’accès à un rendez-vous est long et difficile. J’aime l’idée d’être là pour aider les gens de manière extrêmement concrète. La musique ne me fournissait pas cette sorte de satisfaction. J’éprouve par ailleurs un plaisir à acquérir les connaissances médicales. L’aspect soi-disant compliqué ne me rebute pas.

CÉMV : Pour moi, c’est une vocation. Je désire faire ce métier, le même que mes parents et l’un des plus beaux du monde, depuis que je suis toute petite. On sauve des gens et c’est stimulant. J’adore la science, le côté humain, l’aspect social. J’ai toujours voulu aider les gens avec mes propres habiletés et capacités. Le seul moyen d’y parvenir, pour moi, c’est par la médecine. Il y a aussi que le stress de trouver un emploi après les études n’existe pas dans ce métier. Nos chances d’en obtenir un sont presque à 100 %.

Alessander-Ramos

Alessander Ramos

CG : Nous évoluons dans un monde où les technologies avancent rapidement, où les relations entre les personnes se déroulent de plus en plus dans des applications mobiles et par des textos. À cet égard, la médecine se distingue des autres professions. Elle accorde de l’importance à la relation humaine et thérapeutique. C’est pour ça, je crois, qu’on fait encore médecine en 2020.

AR : Je fais médecine parce que j’aime vraiment les défis intellectuels. J’ai choisi une spécialité, la radiologie, où j’ai besoin d’intégrer et de maîtriser une panoplie de connaissances pour déterminer ce qui est normal et pas normal, toutes les variables de la normalité et tous les changements à la normale provoqués par les maladies, les interventions diagnostiques, les chirurgies et les traitements. C’est un gros défi d’assimiler cela pour toutes les spécialités et de finir par devenir la référence. Ça m’intéresse énormément.

Qu’est-ce qui vous surprend le plus dans vos études médicales ?

AR : La vitesse du développement technologique et toutes les percées scientifiques concernant les méthodes diagnostiques et les nouveaux traitements. Depuis une décennie, c’est fulgurant, ça touche toutes les spécialités et ça change en profondeur les pratiques dans plusieurs d’entre elles, dont la mienne. Jamais dans notre histoire nous n’avons eu autant de moyens de diagnostiquer toutes sortes de maladies et de conditions. Je trouve également surprenant l’impact de l’intelligence artificielle (IA), qui fait déjà partie du quotidien. L’IA va nous aider à faire des examens plus rapides, plus précis et à améliorer la qualité des soins. Mais elle ne remplacera jamais le jugement humain et clinique.

CG : Pour moi, c’est aussi de constater la rapidité avec laquelle la médecine évolue. Ce qui se faisait hier ne se fait plus nécessairement aujourd’hui. Certaines choses apprises il y a cinq ans dans mes cours sont déjà dépassées ! Nous devons nous tenir à jour sans relâche.

CÉMV : Je viens tout juste de commencer. On m’avait annoncé des études très stressantes durant lesquelles les étudiants s’isolaient, car leur vie n’était qu’étude. Mais ce n’est pas du tout ça ! Même que c’est tout à fait le contraire. Les gens sont passionnés, s’impliquent, sont souriants, tout le monde s’entraide. Je redoutais aussi de ne pouvoir faire de nouvelles expériences extrascolaires. Or, il y a plein d’occasions, comme du bénévolat, de multiples stages, des activités organisées par les étudiants. C’est beaucoup plus dynamique et enrichissant que je le croyais.

KR : Ce qui me surprend, c’est la variété. C’est vaste, la médecine ! Ça nous garde très humbles par rapport à tout ce qu’on peut savoir et tout ce qu’on ne saura jamais. Aussi, dans certains domaines, par exemple en cardiologie, les avancées sont extraordinaires. Moi qui viens d’un domaine complètement différent, je suis surprise à chaque étape de mon apprentissage. C’est magique la médecine, le corps humain, l’humain lui-même !

Qu’est-ce que vous trouvez de plus stimulant, mais aussi de plus difficile dans votre formation médicale ?

KR : Le plus stimulant, c’est d’apprendre tout le temps, d’aborder et de découvrir l’humain. Je trouve fascinant de pouvoir aider et même transformer la personne qui est devant moi grâce à mon savoir. Ce qui est difficile, c’est d’assimiler non seulement beaucoup d’information, mais de l’information qui change sans arrêt. Il est ardu, aussi, de s’adapter aux exigences administratives de chaque département dans chaque hôpital. Il faut chaque fois réapprendre comment remplir les papiers, où les mettre dans le dossier, où aller les chercher, etc. C’est contre-productif. Un peu d’uniformité ne ferait pas de tort.

cloe-eloise

Cloé-Éloïse Morisset-Vollant

CG : On dit de la médecine qu’elle est un équilibre entre le savoir et l’art. Atteindre cet équilibre reste, pour moi, ce qui est le plus stimulant. Une des difficultés, c’est d’y parvenir sans négliger le savoir-être. En plus d’être capable de trouver le diagnostic à partir d’un ensemble de symptômes, il y a aussi la façon d’approcher le patient. On ne peut juste poser nos questions sur la base de questionnaires préétablis ; il faut moduler selon la personne qui est devant nous.
Cet art s’apprend avec l’expérience.

CÉMV : Le plus stimulant, c’est ce que l’on nous offre en extra des cours, comme quantité de conférences données par des médecins, des chercheurs, lors desquelles on découvre la passion des gens qui nous enseignent. Les innombrables offres de stages ici comme à l’étranger sont aussi d’excellents stimulants qui nous permettent de voyager ou de découvrir la médecine sous un autre angle. J’ai même assisté à un atelier de chirurgie où l’on apprenait à faire des nœuds ! J’ai adoré. Le plus difficile, c’est de garder l’équilibre. Je ne suis plus chez mes parents sur la Côte-Nord et je dois entrer seule dans une nouvelle vie, un nouvel appartement, rencontrer de nouveaux amis et réapprendre à étudier, car la différence entre le cégep et l’université est énorme. Tout ça est vraiment difficile, mais on finit par y arriver. Suffit d’être patient.

AR : Il est très difficile d’arriver à maîtriser cette quantité incroyable de connaissances et, en même temps, de se garder à jour une fois finie la formation officielle. Ça nous stimule et en même temps c’est super difficile. Et cela durera toute notre vie professionnelle. Étudiants en médecine, résidents et médecins doivent toujours avoir une grande discipline pour faire face à ce défi.

Quels moyens prenez-vous pour rester en santé et garder l’équilibre tout au long de cette formation de très longue haleine ?

AR : La clé, je crois, c’est de réussir à trouver le juste équilibre entre la vie personnelle, la vie sociale, la vie étudiante, la vie professionnelle… et d’avoir la discipline pour s’y tenir. Je garde toujours en tête que la vie, ce n’est pas seulement la médecine. J’ai également une famille, des amis, des activités que j’aime faire. J’essaie d’aller au gym 3 ou 4 fois par semaine, en début de journée, à 6 h le matin. Je fais des sorties avec ma conjointe une ou deux fois par semaine au resto, au théâtre, au cinéma. Nous sortons aussi de la ville pour découvrir de nouveaux endroits dans la région et même jusqu’aux États-Unis. Ma conjointe est également étudiante en médecine. Nous participons tous les deux aux activités organisées par le département des affaires étudiantes.

CÉMV : Je travaille bénévolement au café étudiant l’Intermed. Ça m’oblige à faire autre chose qu’étudier et ça me permet de parler à des gens qui viennent aussi d’autres départements et facultés. Ça me change complètement des études médicales. Je me suis aussi inscrite au gym pour garder la forme. J’y vais environ trois fois par semaine après mes journées de cours. Nous sommes entre amis et c’est vraiment agréable.

KR : Je suis un peu plus âgée. J’ai une famille, un enfant. On dit que les études en médecine sont difficiles, mais ce n’est pas si pire que ça. Les études en musique l’étaient au moins tout autant. Donc, je crois qu’il faut balancer tout ça, les études et les choses de sa vie. Je fonctionne par priorités. C’est comme ça que je réussis à garder le cap. Je suis capable de compartimenter.

CG : C’est sûr et certain que c’est un défi, et pour tout le monde. L’équilibre n’est pas toujours atteint. Je suis très chanceux d’avoir des collègues et des amis de résidence en psychiatrie à McGill qui me permettent de bouger, de m’amuser, d’avoir des moments en dehors de la médecine. Nous organisons des soirées plaisantes avec des jeux. Ces mêmes amis peuvent aussi m’accompagner dans les moments plus difficiles de la formation.

Cédrik-Gignac

Cédrik Gignac

Que pensez-vous des médecins du Québec, de notre médecine et du contexte dans lequel elle s’exerce ?

CG : C’est une belle époque, je crois, pour la médecine et pour les médecins du Québec. Nous sommes chanceux de vivre dans une société où il y a un réseau public, des médecins extrêmement compétents et professionnels ayant une formation tout à fait exceptionnelle. Nous sommes aussi dans une époque où tout peut être fait, pourvu que le courage politique y soit. Par exemple, améliorer l’accès au réseau pour les patients et favoriser l’interdisciplinarité avec les infirmières, les physiothérapeutes, les ergothérapeutes, les pharmaciens. Si on a du courage, on peut le faire.

KR : Ce que j’observe, ce sont des médecins dévoués, qui travaillent souvent tout le temps et comme des fous, qui sont là le jour, la nuit et la fin de semaine pour leurs patients. Ce qu’on entend aux nouvelles sur leur compte, ce n’est pas vrai ! Le contexte n’est pas facile : ils manquent d’instruments, de salles d’opération, de personnel et doivent quand même s’arranger pour soigner. Mais la médecine elle-même est belle. Les médecins sont vraiment des gens qui donnent et qui font tout ce qu’ils peuvent pour leurs patients.

AR : Aucun système de santé sur la planète ne sera jamais parfait, mais je crois que nous en avons un, ici, qui fonctionne assez bien pour tout le monde. J’ai vu, lors de mes stages, dans la même chambre d’hôpi-tal, d’un côté un ancien juge du Québec, de l’autre un ancien réfugié à faible revenu, tous deux recevant les mêmes soins par les mêmes médecins. J’ai trouvé ça incroyable. Ce n’est pas partout sur la planète où les gens sont traités de façon égalitaire. Il est parfois difficile d’entrer dans notre système de santé, mais une fois que c’est fait, on est bien soignés. Après avoir connu l’expérience-ce d’un système mixte au Brésil, je pense que nous devons nous engager comme médecin, comme résident et comme étudiant pour la défense du système public tel que nous le connaissons au Québec, tout en gardant en tête qu’il faut l’améliorer, le perfectionner. Nous devons faire très attention aux ouvertures vers le privé. Ce serait dommage de créer un système à plusieurs vitesses.

CÉMV : Aujourd’hui, on met beaucoup l’accent sur le traitement de la personne globale, pas juste sur sa blessure ou sa maladie. Je trouve ça excellent, et ça correspond à ma vision de la médecine. Je pense que les médecins du Québec sont très bons. Je trouve aussi que les soins offerts gratuitement à tout le monde sont une excellente chose. Bref, nous avons la chance d’avoir une très belle médecine au Québec.

Publié dans

Guy Sabourin

Guy Sabourin est journaliste et rédacteur pour différents médias et publications.
Faire défiler vers le haut