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Lire et relire

Dans chaque numéro, découvrez les bonnes  lectures qu’a dénichées notre journaliste, que ce soit pour décrocher du travail ou régler les problèmes de l’humanité (ou au moins, de notre système de santé).

L’ALZHEIMER DANS LE REGARD DE LA PHILOSOPHIE

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Philosophe français spécialiste de l’empirisme anglo-saxon et traducteur de Bacon, de Locke et de Hume, Michel Malherbe vient de publier Alzheimer : De l’humanité des hommes, un ouvrage qui ne serait sans doute pas né si son épouse n’avait pas commencé à souffrir de cette maladie dans la jeune cinquantaine. De la voir s’échapper toujours un peu plus loin de la réalité a incité l’auteur à réfléchir sur l’alzheimer du point de vue de son prisme : la philosophie.

À ses yeux, la maladie d’Alzheimer s’avère une fin de vie sans fin. Le proche devient le témoin de la déchéance, celui qui écrit, oui, mais de quel droit ? Peut-il aller dans l’impudeur en parlant de sa femme ? Il se tourne vers Thomas d’Aquin autant que Sénèque pour mieux comprendre la maladie, se questionnant sur le bien et le mal. Certains prétendent que la maladie d’Alzheimer n’est en fait que le vieillissement, ce qu’il rejette.

Au fil des chapitres, il aborde, toujours sous l’angle de la philosophie, la réalité du mal, la maladie sans héros, le temps de la séparation, l’oubli de l’oubli, l’égarement, la conscience du temps, la présence et l’absence, le pouvoir du soin, mais aussi la dignité humaine et l’égalité naturelle entre les êtres humains.

À travers la perte progressive de sa femme, il se questionne sur la fuite et la fugue, la part du ici et du là. Michel Malherbe décrit la dépossession, celle du proche et celle du malade.

ALZHEIMER : DE L’HUMANITÉ DES HOMMES
Michel Malherbe
VRIN
Paris, 2019
288 pages

MÈRE À LA DÉRIVE

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Publié chez Boréal dans la section Récit, Un espace entre les mains est le premier roman d’Émilie Choquet, jeune femme née en 1987 qui a fait des études en littérature. Le livre est dédié à sa fille Géraldine. Est-elle la G. de l’histoire ? ce bébé venu faire basculer sa jeune mère dans la psychose ?

Dans de très courts chapitres, d’une page entière à un court paragraphe, l’auteure nous entraîne dans la chute libre d’une femme qui accouche par césarienne, ce qui n’était pas prévu. Le couple avait pourtant tout préparé, la future maman avait lu tous les livres qu’il fallait, fait tous les exercices, préparé l’arrivée de cette petite chose. Mais lorsque les parents reviennent à la maison avec le nourrisson, la mère perd complètement pied.

Le récit passe du passé, pendant la grossesse heureuse, au présent, dans la dérive de l’héroïne en pleine dépossession d’elle-même. T., son amoureux, se voit contraint d’accepter qu’elle soit internée. Une semaine dans la chambre 3608 à vivre avec son angoisse, sa paranoïa, sa perte de sens, cet espace entre les mains. Et cette enfant qu’il faut toujours allaiter, ce bébé qu’elle n’arrive pas à faire sien. Son diagnostic : dépression post-partum avec intensité psychotique.

Ce récit troublant, à l’écriture saccadée, qui plonge le lecteur dans le mal-être de la jeune femme, soulève des questions sur la grossesse, l’accouchement, la médicalisation et, enfin, l’acceptation d’être mère. Un premier roman réussi pour cette jeune auteure.

UN ESPACE ENTRE LES MAINS
Émilie Choquet
Les Éditions du Boréal
Montréal, 2020
128 pages

VIVRE EN FAISANT FACE À LA SOUFFRANCE

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Psychologue clinicien qui s’implique en prévention du suicide et en promotion de la santé mentale, Marc-André Dufour a été nommé intervenant de l’année en prévention du suicide en 2017 par l’Association québécoise de prévention du suicide. Son plus récent ouvrage, Se donner le droit d’être malheureux, se veut un partage de la réflexion qu’il a menée depuis qu’il s’intéresse au sujet. Son ouvrage, écrit-il en avant-propos, est loin de la pensée positive : il préfère l’étiquette de pop-anti-psycho-pop.

Son livre, très accessible pour les non-initiés, part du constat que chacun d’entre nous connaîtra des moments de souffrance, le suicide étant une des manifestations les plus radicales et les plus violentes de l’évitement de la souffrance psychologique. Dans un monde où le succès, la recherche du bonheur, l’image, la performance sont attendus de tous, la souffrance doit être cachée, évitée. Chiffres à l’appui, il démontre les inégalités sociales du suicide. Pourtant, ce livre ne s’avère surtout pas une recension d’écrits scientifiques ou de chiffres.

Tout au long des quelque 200 pages de ce livre, on ressent surtout la bienveillance de l’auteur pour ceux qui souffrent. Il écrit d’ailleurs en s’adressant directement à ses lecteurs, les vouvoyant. Il montre également du doigt les effets pervers des réseaux sociaux et de la mise en scène de notre existence, qui renvoient aux gens qui souffrent une image fausse d’eux-mêmes.

Les malheurs et la souffrance font partie de l’expérience humaine, rappelle Marc-André Dufour. On devrait tous avoir un peu plus d’indulgence pour soi-même et pour les autres.

SE DONNER LE DROIT D’ÊTRE MALHEUREUX
Marc-André Dufour/Trécarré
Montréal, 2020/208 pages

Publié dans

Sophie Bernard

Sophie Bernard est journaliste à la pige et journaliste pour Le Lien multimédia. Elle a également été recherchiste pour Radio-Canada et à déjà été rédactrice en chef pour Branchez-vous!
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