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Éthique sociale et pandémie

Au moment d’écrire ces lignes, le Québec se dirige vers le premier sommet des cas de personnes infectées par le SRAS-CoV-2. Tout porte à croire que l’objectif d’aplanissement de la courbe aura été atteint. Le système de santé québécois n’aura pas été, du moins à ce stade-ci, débordé par les cas d’hospitalisation en raison de la COVID-19. Jusqu’ici, les équipes soignantes n’ont pas eu à faire de choix déchirants en matière d’allocation des soins en contexte de rareté extrême de ressources humaines et matérielles.

L’heure n’est pas pour autant à la réjouissance. Bien que le système hospitalier n’ait pas été débordé, les décès liés à la COVID-19 se sont massivement concentrés dans les CHSLD et autres résidences pour personnes âgées. La situation dans certains de ces centres est dramatique. Il faut admettre que cet état de fait est d’une infinie tristesse et qu’il est connu depuis longtemps que les conditions de vie au sein de certains de ces établissements ne sont pas acceptables, tout comme les conditions de travail de nombreux employés.

Cela dit, nous voulons nous attarder ici au sens éthique des choix faits par le Québec et les autres sociétés qui ont décidé d’imposer des mesures rigoureuses de confinement et de distanciation physique. Plutôt que de flirter avec l’idée qu’il était possible de se rapprocher de l’immunité collective en laissant le virus se propager au sein de la population peu susceptible d’être gravement malade et de protéger, en principe, les personnes vulnérables, le Québec a choisi de ralentir autant que possible la transmission en mettant en œuvre des mesures de distanciation physique exigeantes.

D’un point de vue éthique, cette stratégie générale nous apparaît admirable. Les interventions en santé publique sont souvent guidées par une éthique d’inspiration utilitariste. En tant que théorie éthique, l’utilitarisme est la doctrine selon laquelle l’action ou la décision juste est celle qui maximise le bien-être (et minimise le mal-être) pour le plus grand nombre de personnes. Le bien-être de chaque personne, peu importe ses circonstances et caractéristiques personnelles, a le même poids.

Malgré sa mauvaise réputation, l’utilitarisme est dans certains contextes la théorie éthique la plus avisée. L’approche de la « réduction des méfaits », dominante en santé publique, s’en inspire. On peut penser, par exemple, qu’il serait préférable de vivre dans un monde où la prostitution, les drogues dures ou les jeux de loterie n’existeraient pas ou seraient interdits, mais comme ces pratiques sont difficiles à éradiquer, l’approche pragmatique de la réduction des méfaits préconise de les encadrer rigoureusement afin que le mal-être et les torts qu’elles causent soient atténués autant que possible.

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L’utilitarisme nous apparaît toutefois inadéquat dans le contexte de la crise sanitaire causée par la pandémie du coronavirus. Il aurait impliqué un très difficile calcul des conséquences négatives engendrées par les principales options en matière de gestion de crise, soit, d’une part, le gel des activités sociales et économiques et, d’autre part, la tentative d’en arriver à l’immunité collective en protégeant les personnes vulnérables. Il eût fallu, entre autres, quantifier la valeur des vies additionnelles perdues en laissant le virus se propager et comparer leur valeur aux coûts de différentes natures associés aux mesures rigoureuses de distanciation physique.

Dans une telle perspective, il est possible que la somme des torts causés à la majorité de la population par le confinement dépasse la somme des torts causés aux personnes qui seront gravement malades ou qui perdront la vie en raison de la poursuite de la vie sociale et économique. Comme le philosophe américain John Rawls l’a soutenu dans son incontournable livre Théorie de la justice, publié en 1971, la grande faiblesse de l’utilitarisme est qu’il mène à la conclusion que le malheur du petit nombre est acceptable s’il s’accompagne de l’augmentation du bonheur du grand nombre.

Fort heureusement, une éthique d’orientation dite « déontologique » a été implicitement retenue par la Direction de la santé publique et le gouvernement québécois. Une éthique déontologique considère que certains principes moraux doivent être autant que possible respectés même si les actions qui en découlent ne maximisent pas le bien-être pour le plus grand nombre de personnes. Le bien-être de la majorité, de ce point de vue, ne peut être assuré au détriment des droits et des intérêts de base d’une minorité au sein de la population. Dans le cas qui nous occupe, on savait avant même le dépistage des premiers cas de personnes infectées au Québec que les personnes âgées ayant différents problèmes de santé étaient de loin les plus vulnérables face à la COVID-19.

Si les enfants ont généralement peu de symptômes et que les adultes en bonne santé ayant moins de 60 ans s’en tirent bien, les aînés, en particulier ceux âgés de 70 ans et plus et qui sont en situation de comorbidité, succombent beaucoup plus à la maladie. La direction de la santé publique se devait ici de faire passer la protection des vies humaines, sans discrimination fondée sur l’âge ou l’état de santé, avant les autres intérêts légitimes des citoyens ; elle se devait d’être solidaire à l’égard des plus vulnérables. C’est ainsi qu’on a fait, collectivement, le choix d’une santé publique solidaire.

Le concept de solidarité a deux composantes essentielles. La première est le constat que nos destins individuels sont inextricablement liés les uns aux autres. La crise sanitaire actuelle ne fait que mettre en surbrillance notre indépassable situation d’interdépendance. La seconde s’incarne dans le choix de porter assistance à ceux qui en ont le plus besoin, peu importe les causes de leur mauvaise fortune. Malgré les grandes inégalités qui persistent, la fragilité propre à la vie humaine fait en sorte qu’on peut tous se trouver dans une situation où on aura besoin du secours des autres.

C’est dans cette perspective que se comprend et se justifie le gel radical des activités sociales et économiques. L’aplanissement de la courbe épidémique visait à permettre au système hospitalier de traiter toutes les personnes développant des complications causées par la COVID-19, à réduire les risques d’épuisement et de contagion du personnel et à éviter les arbitrages tragiques au chevet des patients en raison d’une pénurie d’équipements ou de médicaments.

En ralentissant la propagation, les mesures de confinement et de distanciation permettent au système de santé de traiter les personnes devant être hospitalisées — en particulier celles requérant des soins intensifs — et nous permettent de gagner du temps sur le plan de la recherche de traitements antiviraux, d’un vaccin, de tests sérologiques, et ainsi de suite. La finalité éthique ultime de cette stratégie est de réduire autant que possible les décès chez les personnes dont le système immunitaire est incapable de neutraliser le virus.

L’idée n’est surtout pas de nier que les mesures qui restreignent sévèrement la liberté individuelle engendrent à leur tour des coûts éthiques importants. Elles le font, indéniablement. L’interruption brutale de la vie économique a plongé plusieurs personnes dans la précarité économique, en plus de compromettre des plans de vie longuement mûris et désirés. L’arrêt temporaire des contacts en personne avec les membres de la famille, les amis et les connaissances peut engendrer une détresse psychologique importante, sans parler de l’anxiété générée par la crise sanitaire et ses conséquences. Des fins de vie sont tristement vécues dans l’isolement. Le confinement des familles avec enfants peut créer ou accentuer des tensions déjà présentes, tout en posant des défis pour ceux qui doivent concilier télétravail et vie familiale. Les auteurs de ces lignes rédigent d’ailleurs ce texte entre exercices scolaires et activités de divertissement avec les enfants.

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Les choix éthiques que les personnes ou les autorités publiques doivent faire sont parfois qualifiés de « tragiques ». Cela ne signifie pas nécessairement qu’il est question de vie ou de mort, mais plutôt que les valeurs auxquelles on tient ne peuvent pas toutes être harmonisées et se concilier dans une situation précise. Un choix éthique est tragique lorsque chaque décision a un coût considérable et qu’on doit renoncer à une part de nous-mêmes. Dans le contexte de la pandémie, le choix d’une éthique de la solidarité repose entre autres sur la prémisse que les coûts réels et importants inhérents aux mesures de confinement et de distanciation physique peuvent être au moins en partie atténués par des interventions énergiques et créatives. Au premier chef, l’État-providence peut pallier, de façon évidemment souvent imparfaite, le manque à gagner de plusieurs ménages et maintenir en vie des entreprises.

Des services de soutien psychologique en mode téléconsultatif peuvent être offerts. Les technologies numériques peuvent contribuer, au moins modestement, à atténuer l’isolement et le sentiment de solitude. La solidarité sociale « horizontale », c’est-à-dire entre concitoyens, peut permettre de répondre à des besoins matériels et psychosociaux. D’un point de vue philosophique, cette extraordinaire crise planétaire nous aura contraints à prendre du recul par rapport à notre mode de vie et à notre conception, souvent implicite et inarticulée, de ce qu’est une vie dotée de sens. Rien de cela ne compense parfaitement pour les drames et malheurs engendrés par les mesures sanitaires, mais ne perdons pas de vue que rien ne peut atténuer une flambée de morts au sein de la partie de la population la plus susceptible de développer des complications graves après avoir contracté la COVID-19.

Cette crise pousse plusieurs d’entre nous dans nos derniers retranchements philosophiques et éthiques. À l’heure où ces lignes sont écrites, plusieurs, dont le philosophe français André Comte-Sponville, commencent à remettre fortement en question1 les restrictions aux libertés individuelles imposées par les pouvoirs publics au nom de la protection des personnes les plus vulnérables. On ne peut répondre de façon méthodique aux arguments du philosophe connu pour ses ouvrages grand public, mais on souhaite s’arrêter sur un point. Le point de vue de la santé publique, dans le contexte de la pandémie, serait selon lui indûment paternaliste. Les personnes âgées, en particulier, seraient vues comme des personnes « vulnérables » incapables de prendre des décisions rationnelles de façon autonome et devant être « protégées » par les autorités publiques. Cela aurait pour effet de les infantiliser et de les priver de leur autonomie morale, c’est-à-dire de la possibilité de décider par elles-mêmes comment conduire leur vie et ordonner leurs valeurs et priorités.

Même si le propos de Comte-Sponville contient un nombre impressionnant de sophismes et de platitudes, la critique du paternalisme n’est pas complètement infondée. Un très grand nombre de personnes âgées sont parfaitement capables de comprendre les enjeux et de faire preuve de discernement et d’un sens de la responsabilité dans leurs décisions. Ce point de vue pèche toutefois par son individualisme exacerbé. Étant donné le degré de contagiosité de la maladie infectieuse qu’est la COVID-19, il est extraordinairement difficile de contenir la propagation rapide du virus en l’absence de mesures de distanciation physique rigoureuses. En temps normal, une personne apte d’un point de vue cognitif doit bénéficier de l’espace de liberté le plus large possible concernant sa conception de la vie — et de la mort — bonne. En temps de pandémie, la liberté individuelle des uns peut entraîner la mort des autres.

Ce qu’on doit éviter, c’est une hécatombe au sein des personnes de 70 ans et plus dont l’état de santé les rend particulièrement vulnérables à la COVID-19. Le virus ne fait pas la différence entre les personnes qui prennent un risque calculé et assumé et celles qui tentent de s’en protéger. On n’a bien sûr pas affaire à Auschwitz, mais il est fort possible qu’on ne soit pas capables de se regarder dans le miroir si on ne fait pas, collectivement, tout ce qui est en notre pouvoir pour éviter que la vie de milliers de personnes qui vivent les derniers chapitres de leur existence soit fauchée par cette nouvelle maladie infectieuse. C’est en quelque sorte l’impératif moral du temps présent.

On souhaite terminer ce texte en remerciant sincèrement les professionnels et travailleurs de la santé ainsi que les bénévoles qui prodiguent des soins depuis le début de la crise, souvent au prix de leur propre santé physique et mentale. Bien sûr, ils accomplissent leur rôle professionnel et assument les responsabilités qui y sont rattachées, mais cela nous fait néanmoins réaliser que ceux et celles qui ont choisi de soigner les gens malades sont capables d’un sens du devoir et des responsabilités édifiant. Dans une crise sociale qui ébranle nos repères, cela est tout de même rassurant.

Précision : prière de noter que les opinions des auteurs des sections «Perspectives» et «Courrier des lecteurs» ne sont pas des positions officielles du magazine Santé inc., de l’Association médicale canadienne ou de ses filiales. Les propos de ces sections n’engagent donc que la res­ponsabilité de leurs auteurs respectifs.

 

RÉFÉRENCE

  1. France Inter (2020, 14 avril). « Le coup de gueule du philosophe André Comte-Sponville sur l’après-confinement ».

 

Publié dans

Jocelyn Maclure et Isabelle Dumont

Jocelyn Maclure est professeur à la Faculté de philosophie de l'Université Laval et cotitulaire de la Chaire La Philosophie dans le monde actuel. Isabelle Dumont est professeur à l'École de travail social de l'UQAM / Clinique de médecine familiale Notre-Dame.
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