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Jeter la pierre

Je couche les mots de cet éditorial au lendemain d’une deuxième soirée passée en CHSLD. Le temps de la crise de la COVID-19, oui, j’ai choisi de revêtir mon ancien uniforme et de reprendre mon stéthoscope. Sur place, j’ai vu du personnel manquant, fatigué, en heures supplémentaires, et même une préposée aux bénéficiaires de 72 ans sortie de sa retraite pour venir en renfort (!).

Évidemment, j’ai mille et une pensées et opinions sur notre manière de gérer la crise, au Québec. Des pensées pour les gens qui décèdent de la COVID-19. Des pensées pour ces soignants — ces soignantes surtout —, qu’on néglige de façon systémique depuis si longtemps. Des opinions sur les gestes du gouvernement à l’endroit des différents groupes professionnels. Des opinions sur les choix de nos deux ordres gouvernementaux, sur leur manière de se dépatouiller face aux immenses responsabilités qu’ils ont à l’égard de leurs concitoyens. Des pensées pour la ministre McCann, la ministre Hajdu.

On peut être en désaccord avec plusieurs de ces décisions. Et d’accord avec d’autres, probablement les meilleures dans les circonstances, avec tout ce qu’on sait et ce qu’on ne sait pas encore sur le SRAS-CoV-2. Je ne ferai pas le procès ici de chacun de ces choix précis de nos gouvernements, surtout le gouvernement québécois. Notre société découvre au fil des jours, comme toutes les sociétés de ce monde, à quoi il faut s’attendre et ne pas s’attendre de ce coronavirus. C’est un apprentissage collectif simultané. Il faut se le rappeler à chaque instant éprouvant de cette déconcertante pandémie.

Ce qui m’amène aux reproches. Oui, il y aura des blâmes à porter. Certainement. Oui, il y aura un bilan post-mortem à faire. Il sera dur, implacable. Il faudra revoir ce qui a été fait. Ce qui aurait dû être fait. Ce qu’il faudra faire « la prochaine fois ». Il faudra que notre société procède à un immense examen de conscience face à plusieurs indignités.

L’heure n’est toutefois pas à la recherche de boucs émissaires. Tout ce qui nous arrive en ce moment est du ressort de notre responsabilité collective d’hier et d’aujourd’hui, pas seulement du gouvernement Legault ou Trudeau, Couillard ou Harper. Oui, il faut agir et agir au mieux. Mais le mieux est l’ennemi du bien : en ce moment, il faut surtout agir vite. Même en faisant de notre mieux, ensemble, il y aura des conséquences. Ce n’est pas du fatalisme. C’est la vie comme elle est souvent (ou toujours) : cruelle, injuste.

Il est important d’aller chercher toute l’aide possible, surtout là où elle n’est pas trop laborieuse à obtenir. Les médecins du Québec ont pour la plupart répondu présent à l’appel, omnipraticiens comme spécialistes. Je salue leur célérité à offrir leurs bras et leur savoir en ces temps inédits, toutes spécialités confondues. Les médecins du Québec se sont cependant (encore) fait dire toutes sortes de choses sous le signe du blâme, alors qu’en ce moment, on devrait tous travailler sous le signe de l’entraide, sans exception. Je n’en croyais pas mes oreilles quand j’ai entendu de nouveaux propos teintés de docteur-bashing. C’est navrant. Révoltant.

On utilise très mal les ressources humaines qu’on avait déjà à notre disposition. Trente-neuf mille personnes ont donné leur nom pour aider à la banque gouvernementale Je contribue! À l’heure où j’écris ces lignes, seules 3000 candidatures avaient été retenues. Moi-même, je suis passée directement par des contacts à l’interne d’un CIUSSS. Pourquoi est-ce aussi compliqué, alors que ce sont de bras dont on a surtout besoin ? Pour des raisons de qualifications ? de permis de pratique ? Pour des raisons administratives et de « temps plein » ? C’est une blague ? On a cruellement besoin de tous ces bras… maintenant ! Trop de soignants sont malades, absents, et trop de patients risquent de dépérir puis de mourir en raison de leur absence. On a besoin de bras qui peuvent nourrir, changer, aider à marcher en résidence pour aînés. Pas d’expérience ? Les plus vieux et les plus expérimentés de ces lieux de soins indiqueront quoi faire aux gens de bonne volonté ! Le gouvernement, les organisations et les syndicats de la santé ne peuvent pas se permettre de faire la fine bouche pour des questions d’horaires ou de salaires. Ne peut-on pas régler ça plus tard, la poutine administrative ?

Appeler l’armée ? Soit. Cette mesure aurait quand même dû être une mesure exceptionnelle et de dernier recours alors qu’on avait déjà des bras bien tendus, à commencer par ceux des aidants naturels. On aurait pu les former plutôt que de leur interdire illico l’accès à leurs parents. Voyez ? Moi-même, je me laisse prendre au piège des « il faudrait, on aurait dû »…

Au Québec, on a tellement peur de commettre des erreurs et de se les faire reprocher par la suite qu’on essaie frénétiquement de tout contenir par des processus et des règles qui transforment une situation d’urgence en dédale administratif inflexible. On éprouve la peur maladive de se faire jeter la première pierre parce qu’on sait qu’on est aussi très prompts, chialeux qu’on est, à jeter la pierre à tout le monde et sa sœur. On prend donc des décisions trop tardivement ou sans trop de discernement. Or, en ce moment, bon jugement, flexibilité, souplesse et mesures extraordinaires prévalent. C’est ça, les impératifs du système D.

L’heure n’est pas au blâme. Faisons de notre mieux avec ce que l’on sait. Répartissons nos ressources aux bons endroits. Ne demandons pas aux médecins spécialistes de faire le travail des préposés aux bénéficiaires. Nulle question de leur statut ici, mais plutôt de leurs propres patients, qui ont déjà amplement besoin d’eux et de leur expertise. Quant aux autres, ne refusons pas l’aide qui nous est offerte par des gens de chez nous minimalement aptes et intéressés à aider là où il faut.

Parce qu’une préposée aux bénéficiaires retraitée de 72 ans qui a donné 27 ans de sa vie aux aînés du Québec devrait être à la maison en train de se reposer en toute sécurité en ce moment. Pas à se désâmer auprès de patients ​COVID-19 positifs dans un CHSLD.

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Marie-Sophie L'Heureux

Marie-Sophie L'Heureux est la rédactrice en chef et éditrice du magazine Santé inc depuis 2011. Infirmière clinicienne puis analyste clinique en gestion de changement, elle a pratiqué dans le réseau de la santé du Québec de 2003 à 2008 avant de devenir journaliste en 2009. Titulaire d'une maîtrise en administration de la santé de l'Université de Montréal, d'un diplôme spécialisé en santé et société et d'un certificat en journalisme, madame L'Heureux a également été chroniqueuse santé pour la radio de Radio-Canada.
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