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Téléconsultation : quand demain devient (vite) aujourd’hui

Si les technologies pour réaliser les consultations virtuelles existent depuis un bon moment déjà, leur généralisation, elle, avant mars dernier, était loin d’être un fait accompli, et leur mise en place ressemblait encore à un parcours semé d’embûches. La pandémie de la COVID-19 a sensiblement modifié cette réalité. En quelques jours, la télémédecine est même devenue une actrice incontournable de la lutte contre l’ennemi invisible.

Au milieu du mois de mars, les couloirs de la Polyclinique Médicale Concorde, à Laval, sont devenus quasi déserts et silencieux du jour au lendemain. Deux raisons à ce délestage soudain : la peur de la COVID-19, mais aussi l’implantation de la téléconsultation à grande échelle. Alors que la pandémie gagnait la province et qu’il devait affronter une crise inédite, le gouvernement du Québec a autorisé le recours aux soins virtuels le 13 mars dernier. Dès lors, l’établissement lavallois n’a pas hésité une seule seconde à passer à l’acte.

« C’est une décision qui fait l’affaire de tout le monde », témoigne le Dr Bruno J. L’Heureux, chef médical du GMF et GMF-R Concorde, avant d’expliquer le fonctionnement des consultations virtuelles : « Avant chaque rendez-vous programmé, le personnel communique avec le patient pour savoir s’il juge indispensable d’être vu. Si, par exemple, il s’agit d’un problème bénin ne nécessitant pas un examen, c’est un acte que je peux faire par téléphone. Nous demandons au patient de communiquer de nouveau avec nous dès que la pandémie de la COVID-19 sera passée. » Le médecin indique qu’il a aussi soigné, « par cellulaire », une crise de goutte. Il consigne ensuite l’infor­mation dans le dossier du patient, « comme pour n’importe quelle autre consultation ». Dans cette polyclinique de la grande agglomération montréalaise, la télémédecine a ainsi réduit « de 60 à 70 % la nécessité de voir un médecin », et ce, en à peine quelques jours.

Plateforme de salut

En pleine crise du coronavirus, la téléconsultation est devenue un précieux outil, permettant à la fois de continuer à soigner la population tout en réduisant le risque de contagion. Emboîtant le pas au gouvernement du Québec, le Collège des médecins du Québec s’est déclaré en faveur de ce procédé et a incité ses membres à le mettre en œuvre. « En cette période de défis majeurs en matière de santé publique, le recours à la télémédecine est une option à privilégier pour la sécurité des médecins et du public », a affirmé son président, le Dr Mauril Gaudreault, tout en prenant de soin de rappeler à ses confrères certaines règles incontournables dans l’exercice de leur profession. Le même Collège a par ailleurs assoupli les mesures de consentement du patient, estimant, « compte tenu des défis imposés par la situation sanitaire actuelle, que le consentement écrit du patient à la consultation ne sera pas exigé ». Dans ce contexte, l’accord verbal de ce dernier ainsi qu’une note au dossier sont devenus suffisants.

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Au cœur de ce procédé d’urgence, notamment, la plateforme Reacts, l’une des trois autorisées par le ministère de la Santé et des Services sociaux du Québec (MSSS) pour le recours à la télémédecine. Fondée en 2012 par l’intensiviste Yanick Beaulieu, commercialisée en 2014, cette plateforme a été, du jour au lendemain, déployée à — très — grande échelle dans la province, mais aussi un peu partout dans le monde. « Nous avons envoyé des courriels à tous les membres de la Fédération des médecins spécialistes et à la Fédération des médecins omnipraticiens pour qu’ils puissent ouvrir un compte gratuitement, les frais étant payés par le ministère », explique le fondateur, qui relate l’effet immédiat de la démarche : en quelques heures à peine, « nous avions déjà 600 médecins abonnés et, en une journée, 1700 sessions, puis le lendemain 2000 nouvelles consultations enregistrées au Québec. Ce sont autant de sessions qui ont évité que les gens circulent. »

Courbe ascensionnelle d’utilisateurs

À la fin de mars, au moment où ces lignes étaient écrites, le nombre de comptes professionnels de Reacts est passé de 7500 à 25 000, sans compter les nombreuses demandes en cours. Un boom phénoménal pour la plateforme québécoise, qui joue dans la même cour que le géant californien Zoom Santé.

Pour Yanick Beaulieu, qui œuvre à l’Institut de Cardiologie de Montréal, mais qui est également un entrepreneur dans l’âme, le succès de Reacts n’a rien d’éton-nant : « Ce contexte d’urgence n’a fait qu’accélérer notre croissance, mais nous étions déjà bien déployés sur le territoire. Reacts a été pensée dans une perspective de cercle de soins. Ce que nous proposons, c’est un outil collaboratif et sécurisé qui peut permettre non seulement de faire de la téléconsultation, de la télésupervision et de la téléconsultation entre professionnels, mais aussi de réaliser des actes précis et poussés… » D’usage très simple, les fonctions de cette plateforme, qui est accessible à partir d’un ordinateur, une tablette ou un téléphone cellulaire et qui offre par ailleurs le recours à la réalité augmentée, sont nombreuses et peuvent faciliter les échanges non seulement entre patients et médecins, mais aussi entre professionnels.

La téléconsultation  va-t-elle rester une fois la covid-19 pasée ?

Y aura-t-il un avant et un après COVID-19 ? À n’en point douter, oui ! L’organisation mise en place dans l’urgence a fait école, mais va-t-elle s’inscrire dans la durée ? Il est encore trop tôt pour le dire, mais selon le Dr L’Heureux, « il y a de la place pour ça. Cela fait longtemps que les médecins et la population espèrent l’utilisation de ces nouvelles technologies, mais le frein semble avoir été, entre autres, la crainte des abus. » Il constate par ailleurs que de nombreux médecins de plus de 70 ans ont adopté cette technologie. « Sans compter que, effet non négligeable, cette manière de faire favorise le retour d’une certaine collaboration entre les professionnels. »

« Je ne vois pas comment on pourrait reculer », estime pour sa part Yanick Beaulieu. En effet, bien avant l’apparition de la situation sanitaire actuelle, le pays tout entier semblait plutôt en faveur de la généralisation de la consultation. Un sondage réalisé en 2019 par l’Association médicale canadienne (AMC) en fait l’éloquente démonstration : 82 % des médecins canadiens saisissent leurs notes cliniques de façon électronique ; 7 % des médecins assurent faire des consultations en ligne par vidéoconférence, et 75 % de la population canadienne estime que les nouvelles technologies pourraient résoudre certains problèmes de notre système de santé.

En 2020, les nouvelles technologies habitent déjà le quotidien des médecins. La profession médicale, parfois réticente par le passé, semble maintenant prête à l’adopter plus largement encore. « Ça ne fait pas peur aux médecins, bien au contraire. Il faut s’arrimer aux nouvelles technologies, déclare le Dr Mauril Gaudreault. Les gens sont de plus en plus connectés, les médecins aussi. Les soins virtuels représentent l’avenir de notre profession. Notre rôle est d’améliorer la médecine en soutenant un rôle socialement responsable. »

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Jusqu’à la survenue de la COVID-19, le Québec, sans être complètement en retard, ne faisait pas partie des leaders de la télémédecine. En 2017, selon le MSSS, la télémédecine représentait 329 actes distribués entre 49 spécialités. Le MSSS avait placé ce dossier au cœur de ses priorités, avec plusieurs objectifs annoncés en 2020, dont la création « [d’]une plateforme en télésanté qui permettra aux cliniciens de réaliser des consultations médicales à distance avec leurs patients dans le respect des normes de sécurité et de confidentialité ».

Selon les collaborateurs de l’actuelle ministre de la Santé, Danielle McCann, cet outil permettra « les consultations en temps réel avec un patient ou entre professionnels de la santé, et en temps différé pour l’analyse et l’interprétation d’images dans le but d’établir un diagnostic et un plan de traitement ». L’objectif est de rendre cette application disponible pour la majorité des spécialités médicales, notamment en « dermatologie, psychiatrie, cancérologie, soins de plaie et pharmacie », explique-t-on au ministère.

Dans la même veine, deux autres services majeurs doivent voir le jour : le télédépistage de la rétinopathie diabétique et la pathologie numérique. Voilà pour les priorités fixées et annoncées avant mars 2020…

L’ensemble de cette démarche du gouvernement québécois s’inspire aussi du travail de virtualisation des services de santé au Canada, un travail mené par un groupe dont font partie l’AMC, le Collège royal des médecins et chirurgiens du Canada et le Collège des médecins de famille du Canada. Leurs études précisent les normes, lois et politiques nationales à adopter impérativement pour la généralisation de cette nouvelle façon de pratiquer la médecine.

Une longueur d’avance au privé

Si, du côté du service public, le dossier est à ses débuts, il a déjà une longueur d’avance dans certaines cliniques privées. C’est le cas de la Clinique Go, qui propose des consultations en ligne sur le territoire du Grand Montréal, notamment en psychologie. « Nous fonctionnons à l’aide d’un centre d’appel, explique Catherine Forest, responsable des communications de la clinique. Le patient qui souhaite prendre rendez-vous doit nous informer de la nature de la consultation. Si le cas est recevable, il reçoit un rendez-vous et un accès de connexion. Il n’a qu’à ouvrir le lien de connexion. »

La Clinique Go considère que ce système permet de résoudre des soucis de mobilité pour un patient en fauteuil roulant ou qui a la jambe cassée, par exemple, mais pas seulement. « Certaines personnes ayant besoin de voir un psychologue n’aiment pas forcément se rendre à la clinique et patienter en salle d’attente.

La téléconsultation résout ce genre d’inconfort. » Catherine Forest précise également que, pour une urgence, il n’y aura aucune possibilité de donner au patient des soins virtuels. Il faudra alors appeler le 911 ou aller à l’urgence. Elle insiste par ailleurs sur un point important : « Nous ne sommes pas là pour nous soustraire à la consultation médicale. » Fondée en 1998, la Clinique Go se positionne en tant que « service complémentaire ». Bien que, selon Catherine Forest, la plupart des patients de la clinique aient des assurances privées, il s’agit d’un service qui a un coût, soit 125 $ la téléconsultation.

C’est bien là l’un des grands enjeux que soulève la télémédecine : le risque de voir s’accroître le fossé entre la médecine privée et la médecine publique si la télémédecine n’est pas généralisée ou prise en charge par la RAMQ. C’est toutefois débat qui n’est plus d’actualité, selon Yanick Beaulieu. « Jusqu’à maintenant, la rémunération posait problème. On voit bien que ce problème est levé ! »

 

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PRIORITÉ : PROTECTION DES DONNÉES

Un second enjeu, plus important encore, subsiste toutefois : la protection des données. « C’est à mon avis le point épineux sur lequel il est impossible de négocier. Il faut pouvoir assurer une sécurité maximale. Nous sommes dans le domaine du confidentiel », insiste le président de la Fédération des médecins omnipraticiens du Québec (FMOQ), le Dr Louis Godin. « Comment s’assurer que c’est bien le patient qui ouvrira un courriel qui lui est destiné ? Comment assurer la protection des données ? » s’interroge encore le représentant des médecins de famille. « Il y a une technique qui est là, ne la freinons pas, elle nous sera très utile, mais soyons assurés de pouvoir travailler avant tout dans les règles qui forgent notre profession. »

« Évidemment, il faut que les règles de confidentialité et de déontologie soient au centre des réflexions », renchérit le Dr Julien Martel, médecin à l’urgence du CHUM et chef de la direction médicale chez Dialogue, une entreprise de téléconsultation s’adressant avant tout aux salariés des entreprises. « C’est une porte de sortie pour des problèmes mineurs, lesquels représentent une forte proportion des motifs de consultation. Il faut considérer cette pratique comme une solution pour les patients habitant en région éloignée ou qui ont des contraintes physiques ou d’autres problèmes rendant difficiles leurs déplacements ou encore qui, simplement, ne nécessitent pas un examen physique.

Ils peuvent recevoir leurs soins de santé sans perdre des heures précieuses dans une salle d’attente en clinique ou à l’urgence. On peut émettre une ordonnance directement à la pharmacie et accompagner virtuellement un patient. Il y a même des possibilités d’effectuer des échographies à distance… Tout cela s’en vient ! » énumère le médecin, qui souligne en revanche toutes les précautions adoptées par l’entreprise. « Il y a un comité de triage initial. Par exemple, pour réorienter un patient qui n’est pas à sa place lorsqu’il souhaite une téléconsultation. » En trois ans, Dialogue a servi 400 000 patients canadiens. Depuis le début de la pandémie de la COVID-19, ce sont près de 4 millions de Canadiens qui ont accès aux services de Dialogue.

LES PATIENTS LOIN D’Y FAIRE ÉCRAN

Enfin, les représentants des patients eux-mêmes plébiscitent l’essor de la médecine virtuelle. « C’est un excellent moyen de favoriser un meilleur service aux patients pour certaines maladies », considère Jérôme Di Giovanni, président de l’Alliance des patients pour la santé, qui émet toutefois des réserves. « Nous sommes favorables à cette technologie à la condition d’outiller et de former les patients en conséquence afin de ne pas générer plus d’inégalités d’accès aux soins. » Comment mieux interagir avec le médecin ? « Tout cela devrait être discuté en amont avec les médecins », souligne celui qui dit avoir sollicité le ministère pour participer à des groupes de réflexion, mais en vain… « C’est dommage, car obtenir la rétroaction des patients permettrait aussi d’adopter une meilleure approche vis-à-vis de cette manière de donner et de recevoir des soins. »

La crise de la COVID-19 a donné un élan sans précédent à l’utilisation de la télémédecine au Québec et au Canada. Même si des enjeux cruciaux, notamment la sécurité des données et la confidentialité, demeurent entiers, l’ampleur de ce recours médical en ce printemps de confinement aura certainement permis de dessiner les contours de la médecine de demain, puisque demain, c’est aujourd’hui.

ET AILLEURS ?

La question de la télémédecine est en pleine mutation dans de nombreux pays, d’autant plus que les organisations de coopération internationale comme l’Organisation mondiale de la Santé (OMS) et l’Organisation de coopération et de développement économique (OCDE) la sanctionnent pour « améliorer la performance des systèmes de soins en favorisant l’équité, l’efficacité et l’accessibilité des systèmes de santé » (OMS, 2012).

NORVÈGE

D’un modèle expérimental au début des années 2000, la télémédecine est maintenant passée à la phase de développement. C’est là un processus qui prend des formes diverses dans le monde, mais qui est rarement, voire jamais, l’apanage du secteur public seul. Une grande partie des réalisations provient même du secteur privé. Tout en haut du tableau se distinguent la Norvège et le Japon. À Oslo, et sur le reste du territoire norvégien, les habitants disposent d’une très grande offre de soins virtuels, structurés sous la gouverne de la NST, soit le Centre norvégien des soins intégrés et de la télémédecine. « Le marché norvégien de la télémédecine est l’un des plus développés en proportion par rapport à la population », rapporte une étude menée en 2019 par l’Agence française de la Santé numérique.

JAPON

Au Japon, le profil de la télésanté est différent et se base uniquement sur les start-up et autres entreprises privées ayant élaboré de nombreuses plateformes. L’offre privée est foisonnante, mais celle du secteur public, quasi inexistante.

FRANCE

Autre cas de figure original : la France possède un système hybride, dans lequel cohabitent une offre véritablement publique avec le remboursement d’un certain nombre d’actes médicaux, et une offre privée qui s’est développée très rapidement. Les consultations en ligne restent toutefois très minoritaires.

AFRIQUE

En Afrique, un continent qui souffre de déserts médicaux, le Réseau en Afrique francophone pour la télémédecine, apparu en 2003, réunit quant à lui plus de 1000 professionnels répartis dans 20 pays.

UNE RÉVOLUTION MONDIALE

Un peu partout sur le globe, la crise du coronavirus a modifié en profondeur les pratiques et les habitudes. Et avant tout en Chine, le premier pays touché. En janvier, les plateformes de télémédecine y ont enregistré une forte augmentation du trafic. À l’hôpital central de Shanghai, les consultations en soins virtuels sont passées de presque zéro à plus de 5000. Aidant à limiter les déplacements de la population, les soins virtuels au patient permettent aussi de payer en ligne, un autre point très positif pour la population chinoise, qui a vite compris, alors que l’épidémie s’intensifiait, que de diminuer le contact avec les billets de banque était une très bonne chose.

Ce n’était là que le présage d’un scénario quasi mondial. C’est le même résultat qui a en effet été observé un peu partout dans les pays développés. Selon Courrier International, la pandémie de coronavirus a par exemple « dopé la télémédecine » en Suisse, où on rapportait qu’en mars, une révolution était en cours. Les Hôpitaux universitaires de Genève en donnent l’exemple en premier : « Toutes les consultations ambulatoires programmées ont été remplacées par des téléconsultations dans la mesure du possible. »

En France, les médecins ont pu mettre en place la téléconsultation grâce à un décret qui a permis des téléconsultations remboursées à 100 % par l’assurance maladie. Incidence : 601 000 téléconsultations ont eu lieu entre le 1er et le 28 mars 2020, contre 40 000 en février, rapporte l’assurance maladie française.

En Italie, où le système de santé est très inégal d’une région à l’autre, il est difficile de savoir si la téléconsultation a eu le vent en poupe en raison de la COVID-19. En Lombardie, la région de Milan, qui a été particulièrement touchée par le virus et où le suivi à distance était déjà autorisé pour certaines pathologies, on sait que le suivi en ligne des patients a été renforcé.

 

Pour joindre Agathe Beaudouin : beaudouin.agathe@gmail.com

 

 

Publié dans

Agathe Beaudouin

Journaliste
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