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Zénitude médicale

Illustration : Carl Gobeil

Je reviens d’un séminaire intensif d’immersion dans la connaissance des sept chakras. Je suis dorénavant une femme neuve aux chakras bien équilibrés. Durant ce séminaire, j’ai appris les chakras, leur signification, leurs couleurs ainsi que les conséquences d’un chakra déficient.

Mon aîné, Paul, futur ingénieur, arbore un petit sourire moqueur lorsque je lui fais part avec enthousiasme de mes nouvelles connaissances. Il est perplexe, doute que sa mère, docteure en médecine, puisse croire à tout cela. Comme toute chose, j’en prends et j’en laisse. Néanmoins, je dois avouer que, dans mon quotidien, l’apprentissage et la sagesse que je retire du yoga me servent d’une façon inouïe.

Voici quelques exemples tirés de défis quotidiens qu’on vit tous, nous, les médecins, dans nos bureaux. Pour le plaisir de l’exercice, je me suis demandé comment la Dre-Martha-avant-le-yoga-et-pas-zen-du-tout aurait répondu et comment la Martha-yogi-zen-branchée-sur-tous-ses-chakras répondait à présent.

Madame Narcisse

Madame Narcisse croit que les forces de l’Univers entier passent par elle avant de passer par Donald Trump. Septuagénaire, elle a dû combattre un cancer du côlon et un cancer du poumon. Elle a traversé bien des misères, subi bien des traitements qui l’ont laissée assez mutilée. C’est son parcours difficile qui me sert de base dans laquelle puiser un fond d’empathie et de sollicitude pour cette femme qui, ma foi, est franchement détestable. Rappelons que le yoga est non-violence. Je dois m’en souvenir avec force bienveillance lors de mes entretiens avec, disons-le, cette chipie.

Je ne l’ai pas vue depuis quelques mois. Depuis mon retour au travail (j’ai été absente huit mois pour une dépression majeure il y a deux ans), je suis présente au bureau trois jours par semaine. J’ai formulé dix règlements (les dix commandements de Martha) afin de respecter mes limites et d’éviter que mes patients se goinfrent du pain béni de mon ancienne mollesse.

Madame Narcisse débarque donc dans mon bureau un beau matin, le visage rouge, le verbe sec.

— C’est donc bien long d’avoir un rendez-vous avec vous ! Vous n’êtes pas facile à voir !

Martha-pas-zen : (Ça m’a pourtant paru court, moi.)

Martha-yogi-zen, dans un demi-sourire :

— Ah ! Vous trouvez ?

Madame Narcisse s’empourpre :

— Ben oui, là ! Franchement ! Je vais changer de médecin ! C’t’idée de faire attendre le monde de même ! Dans le privé, ce n’est pas long de même !

Martha-pas-zen : (Pauvre nouveau médecin ! Alléluia pour moi !)

Martha-yogi-zen :

— C’est à vous de voir…

Le pitbull ne lâche pas l’os. Rubiconde, sa couperose menaçant d’éclater :

— En plus, on m’a dit que vous n’étiez ici que 3 JOURS PAR SEMAINE ! Tant qu’à ça, dit-elle en reniflant, vous devriez prendre votre retraite !

Son commentaire est blessant. Elle cherche visiblement la confrontation. J’aimerais presque l’étrangler quand elle dit ça. J’imagine sa couperose qui éclate et qui saigne. Trop salissant.

Martha-pas-zen : (Et vous, vous devriez être mise en quarantaine sur un bateau de croisière en Antarctique à regarder les icebergs passer !)

Martha-yogi-zen-et-son-équanime-sourire-de-bouddha :

— Vous savez, j’aide beaucoup de gens à trois jours par semaine…

Elle demeure silencieuse et reprend plus conciliante :

— Heu oui, si vous voulez… Mais moi, j’ai une grosse liste ce matin et je tiens à ce qu’on passe au travers !

Martha-pas-zen : (Bon, nous y voilà, la liste d’épicerie ! De façon légendaire, TOUS les médecins adorent la liste interminable de petits bobos ! Mon record : 15 bobos dans une même visite ! Résultat : un burn-out titanesque.)

Martha-yogi-zen :

— C’est que maintenant, avec mes nouveaux règlements, c’est 20 minutes par rencontre. C’est écrit sur la feuille qu’on vous a remise dans la salle d’attente. Vous pourrez prendre le temps de la lire à la maison. Vous devez prioriser vos problèmes avant de venir afin de bien préparer notre rencontre.

Elle s’empourpre et postillonne. Je vais vraiment assister à la couperose qui s’éclate. Mieux que ça : je reçois un morceau de crachat épais de quelques kilos sur ma joue droite.

Elle s’écrie :

— Ah ! Bon ! Maintenant, nous sommes sur une chaîne de montage ! Je paie votre salaire en plus ! Avant, vous n’étiez pas comme ça ! Je ne pense vraiment plus demeurer avec vous ! Franchement, une vraie farce ! 20 minutes !

Martha-pas-zen : (Arrête de postillonner, ma belle ! Sinon, je le ferai à mon tour, et crois-moi, j’ai d’excellents poumons !)

Martha-yogi-zen :

— À vous de voir, madame N. C’est le règlement maintenant.

Et doucement, je saisis un mouchoir de la boîte devant elle et m’essuie consciencieusement la joue. Pour mon plus grand bonheur, elle quitte mon bureau. Vive la non-violence du yogi !

Monsieur Harley

Monsieur Harley est un sexagénaire au physique banal et à l’insistance redoutable d’une affiche publicitaire vivante de Harley-Davidson. Il est le vendeur d’automobiles qui tente de passer une Ferrari à un col bleu, le boulanger ses brioches aux diabétiques ou encore le représentant pharmaceutique surgissant sans rendez-vous pile-poil lorsque vous accumulez 1 heure de retard. Cet homme est un corps étranger dans la plante du pied, un ver solitaire dans l’anus, un hoquet permanent. Et il souffre depuis deux ans de démangeaisons anales. Il a vu quelques dizaines de spécialistes de ceci et cela, a cessé la moto, a recommencé la moto, etc.

Ce matin, il s’amène en sifflotant, familier, tonitruant comme dans une taverne :

— Ah ! Doc, enfin ! Là, chu pus capable ! L’anus veut me fendre ! Si tu me guéris, je t’emmène dans le Sud !

Martha-pas-zen : (Avant que tu m’em-mènes dans le Sud, born to be wild, sur ta moto, je vais me sauver sur la Lune ! Et tu ne connais pas ta concurrence ! Contre mon Matt, aucune chance ! Tu seras le gladiateur bataillant à mains nues contre deux lions !)

Martha-yogi-zen :

— Ah ! bon… Vous savez que vous ne m’emmènerez jamais dans le Sud. Je suis votre médecin.

Lui, avec un clin d’œil :

— Ben voyons ! On pourra dire qu’on s’est rencontrés par hasard là-bas…

Martha-pas-zen : [Bien sûr ! Quelle bonne idée ! Entre toi et Matt, quel dilemme !]

Martha-yogi-zen :

— C’est impossible. (Sourire de bouddha.) Je suis votre médecin.

Il fait volte-face et change de sujet :

— Mais là, chu comme tanné de me gratter ! Qu’est-ce que j’ai ? Peux-tu m’examiner ?

Martha-pas-zen [Pour la trentième fois, bien sûr ! J’y découvrirai peut-être des perles, des bouteilles de Coca-Cola, des lingots d’or, voire un crocodile, pardi !]

Martha-yogi-zen :

— Je ne crois pas nécessaire de refaire un trentième examen. Vous les avez tous eus. Prurit anal iatrogénique irritatif est votre diagnostic. Vous avez appliqué du Vicks dans cette région pendant des mois pour des hémorroïdes fantômes. Voilà le résultat. (Et lui décochant un clin d’œil à mon tour.) Je parie que le pot format Costco de Vicks Vaporub n’est jamais bien loin !

Monsieur Harley, fronçant les sourcils :

— Alors c’est dans ma tête ?

Martha-pas-zen : [Non, mais Dieu sait ce que tu fais pour empirer la situation en pensant te soigner…]

Martha-yogi-zen :

— À vous de voir, monsieur H.

Et il repart sans un mot, l’amour-propre écorché, me laissant soulagée et avec l’illusion de voir enfin une oasis dans le désert du Sud. Sans lui.

Benjamin, L’enfant terrible

Benjamin est un garçon de sept ans et demi aux prises avec un TDAH et un trouble d’opposition fort bien alimenté par ses trop bons parents. Son nom sur ma liste évoque tornade, cris, bouderies, suppliques des parents, compliments alors qu’il se comporte comme une peste. Supporter sa présence revient à s’asseoir sur un cactus pendant trois longues heures.

Benjamin entre en courant et se dirige sans but autre que celui de toucher à tout, dont mon nouveau tensiomètre à 1700 $, et d’agiter bras et jambes dans tous les sens.

La mère est à bout, arbore des traits tirés et est enceinte jusqu’aux genoux. J’ai peur qu’elle accouche d’une minute à l’autre. J’imagine mon bureau maculé de sang et de liquide amniotique, un nourrisson hurlant à mort, une parturiente exsangue et un placenta brinquebalant transporté par le grand frère par le cordon.

Lasse, la mère dit à son fils :

— Assieds-toi, Benjamin…

— NONNNN !

Je prends le relais :

— Tu t’assois au bout de la table et tiens, je te donne une feuille et des crayons. Fais-moi un beau dessin.

— Je ne veux pas de feuille et tes trucs. C’est nul ! Mamannnn, je veux ton iPad.

Maman, de plus en plus lasse :

— Je ne l’ai pas, mon trésor.

Il prend alors place sur mon banc à roulette et roule d’un bout à l’autre de la pièce. Mon cactus commence déjà à me démanger.

Déjà blasé des roulades, il se relève et se dirige dangereusement vers mon précieux tensiomètre.

Martha-pas-zen-pantoute : [Benjamin, attention ! Il ne faut pas toucher à ça !]

Il sourit et poursuit sa trajectoire vers mon Graal. Visiblement, mon dernier médicament visant à diminuer l’opposition et l’impulsivité est un échec lamentable.

Martha-yogi-zen :

— Cette machine brûle les enfants, Benjamin. Elle les électrocute. Tu vas prendre en feu si tu touches à cette machine.

Oups ! Je ne serais donc pas une vraie yogi non violente ?

Il s’arrête, interloqué. La mère me décoche un regard consterné. Son petit ange est maltraité. Le filou est subitement saisi de doutes :

— Ça se peut pas, c’que tu dis !

Martha-pas-zen : [Mais j’aimerais tellement ça que oui, Benni chéri !]

Martha-yogi-zen :

— Hum… réfléchis bien. (Avec un regard pénétrant à faire peur.) À toi de voir, Benjamin…

Je ne me connaissais pas aussi diabolique.

Sa mère s’écrie, paniquée, la main sur le ventre :

— Ne touche pas à ça, Benjamin !

Et du même souffle :

— Je crois qu’on va y aller, je ne me sens pas très bien…

Bon, j’avoue. Je dois légèrement parfaire ma technique de non-violence, surtout avec les enfants, mais avouez que celle-ci est fort prometteus

Publié dans

Dre Josée Boissonneault

Médecin de famille à Contrecoeur, CSSS Pierre-de-Saurel
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