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La plus mauvaise conseillère

Quand la pandémie de COVID-19 s’est répandue à travers le monde, il était de bon ton de désigner les professionnels de la santé comme des superhéros. Tout le monde s’est mis d’accord pour affirmer qu’il fallait les protéger et leur témoigner toute notre gratitude. Comparés à rien de moins que des Superman et des Wonder Woman, ils se sont vu offrir des cafés gratuits chez Couche-Tard et d’autres rabais en tous genres un peu partout. Pour bon nombre de ces travailleurs de la santé, malgré l’anxiété générée par la situation, ce fut gratifiant d’être ainsi perçus dans l’opinion publique.

Tous n’ont cependant pas eu droit à la valorisation de leur travail pendant la pandémie. Parlez-en à certains microbiologistes-infectiologues, qui sont également officiers en prévention et contrôle des infections (PCI) en milieu hospitalier. Deux d’entre eux ont accepté de me parler à la condition de rester dans l’anonymat. À la lumière des informations qu’ils m’ont révélées, j’ose penser que la situation fut similaire pour bon nombre de leurs confrères et consœurs héritant des mêmes responsabilités professionnelles qu’eux.

Les professions rattachées aux équipes de PCI n’ont historiquement jamais fait grand bruit dans le milieu hospitalier. Banalisées, voire pratiquement ignorées, leurs rares recommandations étaient encore moins contredites. Se laver les mains ? OK. Porter une blouse et des gants pour un patient atteint de C. difficile? Évidemment. Culture de curatif, alors le préventif, bof !

En pleine pandémie de SRAS-CoV-2, la donne a changé. Radicalement. D’individus presque ignorés, ces spécialistes sont passés à boucs émissaires (à plus d’une reprise) d’un climat de travail de plus en plus hostile. La pierre angulaire de ces conflits ? Le matériel de protection, principalement les masques N-95.

Sur recommandation de leurs associations médicales respectives, des obstétriciens, des gastroentérologues, des cardiologues et bon nombre d’autres médecins spécialistes se sont soudainement « transformés » en infectiologues — alors qu’ils n’avaient eux-mêmes jamais fait les cinq années de résidence obligatoire en microbiologie-infectiologie, pas plus qu’ils n’avaient réalisé de fellow en PCI — et exigeaient qu’on leur fournisse des N-95 pour des accouchements, des ETO et autres examens ne créant pas de potentielle aérosolisation du vilain virus.

Vis-à-vis de ces demandes innombrables et répétées, les nouveaux underdogs que sont alors devenus les officiers de PCI des centres hospitaliers devaient rester droits, fermes et définir, toujours dans un contexte de ressources infiniment limitées, pour quels actes diagnostiques ou thérapeutiques il était indiqué de travailler avec tel ou tel autre équipement de protection. Les anesthésistes qui intubent, oui, N-95. Les obstétriciens qui font des accouchements, non. C’est ce qu’on appelle la mitigation des risques. Et c’est la responsabilité des professionnels médicaux de la PCI. Sauf que le terme « mitigation » n’évoque rien chez des humains — mêmes médecins — qui craignent pour leur santé et veulent éliminer tout risque comme si le risque zéro existait. L’officier de PCI a un masque entre les mains, alors que vingt personnes se l’arrachent. À qui le donner en priorité ? C’est là le cœur de son travail.

Et c’est ce qu’oublie instantanément chaque individu qui croit que ce masque lui revient.

Pour ces raisons, les responsables médicaux de la PCI doivent établir des recommandations. Or, à la vue de ce qui se fait parfois ailleurs, dans d’autres milieux ou pays, de nombreux professionnels et travailleurs de la santé, mus par le réflexe tout à fait normal et naturel de se protéger, se sont mis à contester férocement l’expertise des infectiologues de PCI en centre hospitalier, voire à les accuser de ne pas vouloir protéger les gens. Certains individus ont même adopté les méthodes les plus classiques du mouvement anti-vaccins : réfuter les vraies preuves et ne conserver que les « preuves » les arrangeant pour atteindre leur objectif. Certains infectiologues spécialisés en PCI devaient même se présenter à deux sur les étages ou dans les départements pour faire face à des équipes les accusant de ne pas vouloir les protéger et les menaçant de déposer une plainte formelle contre eux !

Certes, cette farouche opposition et ce climat de travail délétère s’expliquent. Face à un nouveau virus et à l’absence initiale de consensus scientifique à son sujet, plusieurs gérants d’estrade sont tout de go devenus des experts. Ensuite, en raison de leur volonté tout à fait compréhensible de protéger leurs membres, parfois au mépris des recommandations des vrais experts en infectiologie et au mépris de la nécessité d’y aller par priorité, des présidents d’associations médicales — qui ne veulent pas perdre leur légitimité politique — insistent pour que leurs membres obtiennent un maximum de protection individuelle. Enfin, une dernière raison, et sous-jacente aux deux premières : la peur. La peur humaine.

Quand on a peur, ce n’est jamais rationnel. Qu’on soit médecin, mécanicien, juriste ou chauffeur de taxi, la peur fait perdre tout sang-froid et tout sens critique. Le réflexe de survie prédomine et le chacun pour soi devient roi. N’empêche qu’on serait quand même en droit d’attendre, malgré la peur, un peu plus de collégialité de la part des médecins entre eux, pour la simple et bonne raison que les fondements de leur propre formation, de leur propre expertise, sont des fondements d’abord scientifiques. Leur formation de longue haleine est censée leur apprendre à garder leur sang-froid et à conserver leur sens critique dans l’adversité.

Il est crucial que les médecins, malgré leur propre peur, apprennent à se calmer et surtout, à respecter les limites de leurs champs de compétence respectifs. Et ils doivent le faire plus que jamais, car si une deuxième vague pandémique survient et qu’elle surgit cette fois en milieu de soins aigus, il faudra garder son flegme et surtout comprendre les enjeux fondamentaux auxquels font face les médecins microbiologistes-infectiologues en PCI, car ces derniers sont eux aussi des superhéros. Des superhéros qu’on néglige parce qu’on a laissé la plus mauvaise conseillère s’immiscer dans leur travail… alors qu’on a plus que jamais besoin d’eux.

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Marie-Sophie L'Heureux

Marie-Sophie L'Heureux est la rédactrice en chef et éditrice du magazine Santé inc depuis 2011. Infirmière clinicienne puis analyste clinique en gestion de changement, elle a pratiqué dans le réseau de la santé du Québec de 2003 à 2008 avant de devenir journaliste en 2009. Titulaire d'une maîtrise en administration de la santé de l'Université de Montréal, d'un diplôme spécialisé en santé et société et d'un certificat en journalisme, madame L'Heureux a également été chroniqueuse santé pour la radio de Radio-Canada.
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