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Lire et relire

Dans chaque numéro, découvrez les bonnes lectures qu’a dénichées notre journaliste, que ce soit pour décrocher du travail ou régler les problèmes de l’humanité (ou au moins, de notre système de santé).

LE MOUVEMENT ANTIVACCIN DANS L’ŒIL D’UNE HISTORIENNE

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En février 1998, un article cosigné par Andrew Wakefield dans The Lancet met en corrélation le vaccin MMR (rougeole, rubéole et oreillons) et l’autisme, donnant un nouvel élan au mouvement antivaccin. Mais, rappelle l’historienne Laurence Monnais, si le mouvement antivaccin existe bel et bien, il demeure historiquement éclaté et marginal. Avec Vaccinations : le mythe du refus, elle se lance dans une immense enquête sur l’histoire de la vaccination au Québec, au Canada et dans le monde. Alors que le monde entier est engagé dans une course folle pour trouver un vaccin à la COVID-19, son livre tombe à pic.

En réalité, moins de 2 % des individus refusent pour eux et pour leurs enfants tous les vaccins, note-t-elle. Son enquête est ancrée dans l’épidémie de rougeole qui a frappé le Québec en 1989. L’auteure y consacre les deux premiers chapitres de son ouvrage et, en bonne historienne, présente cette crise de 1989 dans un contexte beaucoup plus large. Si la rougeole est devenue une maladie à déclaration obligatoire au Canada en 1924, le développement d’un vaccin au Québec a commencé au début des années 1960, avec, notamment, les travaux d’Armand Frappier.

L’hostilité envers les vaccins remonte d’ailleurs à la même époque, alors qu’au Québec, le médecin, naturopathe et chiropraticien Paul-Émile Chèvrefils et sa Ligue pour le vaccin libre (LVL) mènent une guerre ouverte à la vaccination collective. D’autres facteurs expliquent le refus de la vaccination : l’arrivée des médecines douces, un second mouvement féministe poussant les femmes à repenser leur rapport à la médecine et la judiciarisation de la santé. Une lecture fort intéressante dans les circonstances actuelles !

VACCINATIONS : LE MYTHE DU REFUS
Laurence Monnais
Les Presses de l’Université de Montréal
Montréal, 2019
288 pages

 

LA SCIENCE AU SERVICE DU NÉOLIBÉRALISME

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L’auteur l’explique d’emblée, Détournement de science : être scientifique au temps du libéralisme est né de questions, de désaccords, voire de colères concernant les sciences et certaines de leurs applications. Ce professeur de physique et chercheur à l’Université de Franche-Comté s’inquiète pour l’enseignement. Dans l’Union européenne, rappelle Jean-Marie Vigoureux, 13,5 % des jeunes de 18 à 24 ans sortent chaque année du système scolaire sans diplôme. On assiste à une dégradation du système d’enseignement des sciences.

L’auteur revient sur trois siècles de développement des sciences pour se questionner sur la tendance grandissante de la recherche scientifique à se développer pour faire des applications concrètes et lucratives. Ne parle-t-on pas aujourd’hui d’économie de la connaissance ? La « course au progrès et à la croissance se trouve ainsi déconnectée de toute idée de bonheur, de service et d’utilité sociale », note-t-il. Le libéralisme économique devait enrichir les nations, mais on ne peut qu’observer les méfaits de l’économie néolibérale sur l’environnement. Dans ce monde où règne la loi de la jungle, on laisse croire aux populations que seules leurs actions individuelles peuvent sauver la planète. Le progrès – indéniable – a créé une croissance de l’économie et non une croissance du mieux-être humain.

Dans la deuxième partie de cet ouvrage, l’auteur raconte comment la science a été prise en otage. Dans ce monde d’obsolescence programmée, il ne se fait pas de recherches appliquées orientées vers des objectifs non essentiellement lucratifs. En Occident, s’alarme-t-il, on assiste à une marchandisation progressive de l’enseignement. Détournement de science se conclut sur une réflexion sur l’apprentissage de la science. À méditer en ces temps de pandémie mondiale où la science a pris le devant de la scène…pour un moment, du moins.

 

DÉTOURNEMENT DE SCIENCE : ÊTRE SCIENTIFIQUE AU TEMPS DU LIBÉRALISME
Jean-Marie Vigoureux
Écosociété
Montréal, 2020
216 pages

QU’EST LE VOYAGE DEVENU ?

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L’écrivain et sociologue français Rodolphe Christin se penche, dans sa plus récente publication La vraie vie est ici : voyager encore ?, sur le rapport de l’être humain au voyage. Déjà, dans son Manuel de l’antitourisme, il s’intéressait au tourisme, première industrie mondiale pratiquée par seulement 3,5 % de la population.

En lisant les premières pages de La vraie vie est ici, on s’attend à ce que l’auteur sonne la charge contre le tourisme. Le loisir touristique est devenu un antivoyage qui transforme le monde en parc d’attractions, écrit-il. Depuis des siècles, l’être humain se fait croire que la vie est ailleurs, et des artistes comme Rimbaud et Gauguin ont entretenu ce mythe. Pour Jack London, le voyage devenait le partage de l’expérience, pour Victor Segalen, médecin, romancier, poète, ethnographe, sinologue et archéologue français de la fin du 19e siècle et du début du 20e, recherche d’exotisme.

Le voyageur recherche le divers au lieu du divertissement, dit-il, alors que le touriste recherche le contraire. Le tourisme d’aujourd’hui, avec tous les services proposés par l’industrie, atténue le bouleversement du départ, le voyage étant devenu une simple opération commerciale. Qui plus est, en cette ère d’hyperconnexion, nous restons toujours connectés, peu importe où on se trouve dans le monde.

L’auteur se tourne vers de grands voyageurs, entre autres H. D. Thoreau, Antonin Artaud, Jack Kerouac, Nicolas Bouvier, pour retrouver l’essence du voyage, loin du tourisme. Si le voyage est prétexte à l’incursion dans l’histoire, son livre donne envie de relire ces récits de voyage. À lire alors que la crise mondiale actuelle nous force à repenser notre rapport au voyage et au reste du monde.

 

LA VRAIE VIE EST ICI : VOYAGER ENCORE ?
Rodolphe Christin
Écosociété
Montréal, 2020
136 pages

Publié dans

Sophie Bernard

Sophie Bernard est journaliste à la pige et journaliste pour Le Lien multimédia. Elle a également été recherchiste pour Radio-Canada et à déjà été rédactrice en chef pour Branchez-vous!
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