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Mon collègue, cet incompétent

« Docteure, mon médecin de famille m’a dit de cesser immédiatement ma metformine ! Il m’a dit qu’elle allait ruiner mes reins ! »

Madame D. n’a même pas encore pris le temps de s’asseoir avant de terminer sa phrase.

« Quoi ? Mais c’est complètement aberrant ! Votre généraliste est un incompétent ! »

Cette réaction viscérale, je l’aurai heureusement évitée – et souvent au cours de ma carrière – en tournant ma langue plus de sept fois dans ma bouche.

Qu’a-t-il donc pu se passer ? Il est possible que le médecin ait remarqué une créatinine élevée et, pour cette raison, ait fait cesser la metformine (qui peut, bien que rarement, provoquer une acidose lactique chez une personne en insuffisance rénale). J’ai toutefois un résultat récent qui montre une clairance de la créatinine normale pour madame D. Donc, ce n’est pas cela.

Il se peut aussi que le médecin ait mentionné à la dame que la metformine est contre-indiquée en présence d’insuffisance rénale et que celle-ci ait inversé la cause et la conséquence. Nous savons tous qu’il n’est pas rare que les patients interprètent de travers les dires d’un médecin.

J’explique donc à madame D. que la metformine ne provoque pas de problèmes rénaux. Cependant, si les reins ne fonctionnent pas bien, ce qui n’est pas son cas – je mets l’accent sur ce fait –, ce médicament est contre-indiqué. Je lui demande de reprendre la metformine, qui a grandement amélioré la maîtrise de son diabète. Je lui promets aussi d’éclaircir le sens de l’intervention de son omnipraticien.

Ce que je fais. J’écris au médecin une courte note qui sera envoyée par télécopie. Il est généralement futile d’utiliser le téléphone pour ce genre d’enquête. Le médecin peut se trouver en consultation, ne pas avoir le dossier sous la main ou se sentir agressé par la question trop directe, pouvant être perçue comme une accusation.

J’écris donc :

« Bonjour, Docteur, madame D., NAM : AAAA 0000 0000, m’a informée que vous vouliez qu’elle cesse la metformine. J’estime que ce médicament lui convient très bien. Pouvez-vous s’il vous plaît m’indiquer la raison de votre conseil ? Merci de me répondre ! »

Dans ce cas précis, la dame a questionné le médecin sur les dangers potentiels de la metformine, et celui-ci lui a correctement expliqué les risques en insuffisance rénale. Il n’a peut-être pas suffisamment souligné que cette situation ne s’appliquait toutefois pas à elle.

D’expérience, il est rare que le médecin ne donne pas suite à une telle requête d’information. Après tout, nous tenons tous les deux à ce que le patient comprenne bien les enjeux et qu’il conserve toute sa confiance envers ses médecins.

Malheureusement, la véritable incompétence existe aussi. Et le médecin qui en est témoin doit la dénoncer : c’est son devoir déontologique. Mais pas si vite ! Il vaut mieux avant tout questionner – en gardant son calme – la personne ayant peut-être commis une bévue.

« J’ai remarqué que tu as prescrit l’antibiotique X pour monsieur T. Penses-tu vraiment que c’est le meilleur produit dans son cas ? »

Une accusation agressive comme « Tu t’es mis le doigt dans l’œil en prescrivant l’antibiotique X ! » ne ferait qu’empirer les choses. Le médecin pourra se sentir attaqué et aura tendance à se défendre plutôt qu’à réévaluer froidement l’action contestée par son collègue. Avant de critiquer les agissements des autres, il convient aussi de reconnaître que plusieurs avenues thérapeutiques sont souvent possibles dans une situation précise.

Si de véritables erreurs surviennent à répétition et que leur auteur fait fi des avertissements faits avec douceur, il faut discuter avec le chef du service ou du département. Si le collègue ne s’amende pas, il faut faire appel au Conseil des médecins, dentistes et pharmaciens de l’établissement ou au Collège des médecins après avoir documenté l’incompétence par des exemples concrets. De vagues allégations ne mèneront à rien. Il est important d’être le plus précis possible dans ses exemples.

Le médecin qui se présente au travail en état d’ébriété ou sous l’influence de drogues doit également être signalé aux instances supérieures, et sans délai. Ce confrère a certainement besoin d’aide, mais le plus urgent, c’est de protéger le public, donc les patients. Sauvegarder la réputation d’un service, d’un département, d’un hôpital, éviter les poursuites et préserver une image positive de la profession médicale sont aussi en jeu, mais il faut tout de même se rappeler que la priorité, ce sont les patients.

Dans un autre ordre d’idées, réaliser qu’un collègue développe des troubles mnésiques constitue une des situations les plus délicates. Pris entre la loyauté envers cette personne, la crainte de perdre un membre de l’équipe, la réticence à aborder un sujet très émotif et, bien sûr, la nécessité de continuer à protéger les patients et à bien les servir, nous pouvons tomber dans le déni, parfois collectif, ce qui empêche de prendre le problème à bras-le-corps.
Les circonstances se trouvent souvent aggravées par le fait que le médecin concerné ne se rend pas compte qu’il devient peu à peu inapte à exercer la médecine. Malgré l’inconfort que de telles circonstances occasionnent, il faut intervenir, car la sécurité des malades est en péril. Les collègues qui omettent d’agir pourraient non seulement se blâmer eux-mêmes, mais aussi subir des reproches, justifiés, de la part des autres membres de l’équipe de soins, des patients ou de la famille de ces derniers.

LE CONSEIL DE JANA

Ne présumez jamais d’emblée de l’incompétence d’un médecin sans vérifier vous-même le contexte d’une apparente bévue. Avant tout, n’allez pas trop vite. Vérifiez. Documentez. Si vous vous trouvez toutefois devant une véritable incompétence, prouvable par des exemples concrets et précis, non seulement il vous faut trouver le courage d’agir, mais il vous faut alors agir rapidement.

 

Dre Jana Havrankova

Endocrinologue à la retraite.
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