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Une mission impossible

Dans son article du numéro de mars-avril 2020 de Santé inc. intitulé « Le droit à l’équilibre », Me Christine Kark déplore l’impossibilité pour les médecins exerçant en établissement hospitalier de réduire leur tâche clinique en fin de carrière. Elle explique que, dans sa forme actuelle, la LSSSS ne le permet tout simplement pas, de sorte que si un médecin diminue sa tâche, ce sont les autres membres de son service qui devront absorber cette baisse. Impossible donc pour un médecin de travailler à mi-temps et de voir ainsi le PEM de l’établissement réduit d’un demi-équivalent temps plein (ÉTP), qui pourrait pourtant permettre le rehaussement du PREM de façon équivalente.

Le calcul serait par ailleurs fort simple : deux médecins d’un même service choisiraient par exemple de travailler à mi-temps. On pourrait réduire le PEM et, par le fait même, rehausser le PREM d’un ÉTP. Un atterrissage en douceur pour deux médecins tout en maintenant la tâche des autres membres au même niveau par l’arrivée d’un nouveau médecin au sein du service. Trop simple, n’est-ce pas ? Malheureusement, oui. Et c’est bien dommage, car, selon Me Kark, de nombreux médecins en fin de carrière choisiront ainsi de prendre leur retraite de façon prématurée, incapables de maintenir la cadence du travail à temps plein imposé par la loi. Il est probable que beaucoup de médecins ayant choisi cette option à contrecœur auraient poursuivi leur carrière médicale pour quelques années, voire de nombreuses années, si la possibilité de travailler à mi-temps leur était donnée.

J’ai lu l’article de Me Kark avec grand intérêt, car je fais moi-même partie de ces médecins qui souhaitent réduire leur tâche de travail avant d’accrocher leurs patins de façon définitive. Dans les lignes qui suivent, je vous décris mon parcours du combattant, qui tente par tous les moyens possibles d’accéder à ce statut de demi-ÉTP.

Je suis médecin omnipraticien. Ayant amorcé ma carrière par une pratique mixte (bureau, SRV, urgence, hospitalisation), j’ai progressivement délaissé certaines tâches pour finalement m’orienter définitivement vers la pratique d’urgence à temps plein en 2003. Pourquoi ? Parce que de toutes les pratiques ouvertes à l’omnipraticien, c’était de loin ma préférée. Lorsque je suis devenu médecin à temps plein à l’urgence, il était clair pour moi que c’était là que j’allais terminer ma carrière.

Mission impossible

Or, il y a près de deux ans, la lourdeur sans cesse croissante des quarts de travail à l’urgence et la difficulté de plus en plus grande à surmonter le chamboulement physique occasionné par les quarts de nuit m’ont fait envisager la possibilité d’une préretraite. Je me suis alors dit qu’un poste à mi-temps était ce qu’il me fallait. Si cela était possible – comment cela pouvait-il ne pas l’être ? –, je me voyais travailler encore deux, trois ans, voire même quatre, à l’urgence.

Mais par où commencer ? Je me souvenais avoir lu quelques années auparavant une prise de position conjointe AMUQ/ASMUQ à ce sujet. Je l’ai retrouvée en quelques clics sur le Web. La position avait pour titre Recommandations sur la gestion de pratique en fin de carrière. Elle datait du 18 septembre 2013. En résumé, on y rapportait le nouveau phénomène qu’était celui du médecin d’urgence qui planifiait y terminer sa carrière, un contraste avec la pratique traditionnelle à l’urgence de début de carriè-re un jour délaissée pour la pratique en hospitalisation et/ou en cabinet. Ce phénomène faisait alors déjà boule de neige. On prévoyait qu’ils seraient bientôt nombreux, au seuil de la retraite, à souhaiter une réduction de tâche. La position des deux associations était très claire : il fallait maintenir l’expérience et l’expertise au sein des départements d’urgence. Une des solutions proposées était la reconnaissance du poste à mi-temps plein (demi-PEM), ce qui permettrait de recruter de nouveaux médecins à l’urgence. Voici l’extrait le plus pertinent de cette position : On doit reconnaître qu’un médecin d’urgence en fin de carrière puisse diminuer sa charge de travail clinique, d’où l’importance […] de faire reconnaître la notion de demi-temps plein (demi-PEM). Ainsi, dans un groupe où deux médecins en fin de carrière décideraient de travailler à demi-temps, la reconnaissance du demi-PEM permettrait l’embauche d’un jeune médecin tout en donnant la chance aux médecins en fin de carrière de terminer à un rythme beaucoup plus raisonnable sans mettre de pression sur le département.

Wow ! Voilà l’outil qui me permettrait d’atteindre mon but ! J’ai donc commencé mes démarches, convaincu que j’allais pouvoir devenir médecin à mi-temps à l’urgence !

J’ai d’abord contacté l’AMUQ à l’automne 2018 pour savoir si la proposition de 2013 avait été étudiée au MSSS. On m’a informé que le dossier était inactif depuis le changement de gouvernement, mais qu’on allait bientôt le remettre sur la table des négociations avec le MSSS et les deux fédérations. J’ai ensuite à nouveau contacté l’AMUQ au printemps 2019 pour m’enquérir de l’évolution du dossier. N’ayant pas eu de réponse à mon courriel, j’ai cherché réponse auprès d’autres instances.

J’ai commencé par discuter avec le DRMG. On m’a expliqué que c’était un dossier actif et que beaucoup de médecins de tous types de pratiques souhaiteraient se prévaloir de la possibilité de réduire la cadence en fin de carrière. Le problème résiderait toutefois dans la façon d’offrir cette possibilité tout en s’assurant de maintenir un niveau adéquat de services à la population. Si on le permet aux médecins d’urgence, il faut aussi l’offrir à tous les omnipraticiens. Conséquemment, le risque de réduction des services apparaît bien réel, et ce n’est donc pas à court ou même à moyen terme qu’on pourra nous offrir cette possibilité. Bref, dossier actif, mais loin d’être réglé…

Mission impossible

Je n’étais pas encore prêt à baisser les bras. J’ai alors contacté la FMOQ. Après discussion sur la gestion du PEM et de son possible rehaussement, on m’a dirigé vers la direction des services professionnels de mon hôpital. Cette dernière m’a transmis des informations semblables à celles reçues du DRMG.

Ne m’avouant pas encore vaincu, à la fin de novembre 2019, j’ai écrit à la sous-ministre adjointe pour lui faire part de la situation. Je croyais fermement que le MSSS devait se pencher sur cette question et considérer l’offre au médecin qui le souhaite de la possibilité de réduire sa tâche au cours des dernières années de sa pratique plutôt que d’opter pour la solution plus radicale qu’est celle de quitter la pratique active pour la retraite, faute d’autre option. Je n’ai eu aucune réponse, ni même d’accusé de réception de ma lettre.

Par pur hasard, le lendemain de l’envoi de ma lettre à la sous-ministre adjointe, j’ai été avisé par le DRMG que ma demande allait être officiellement étudiée à la rencontre de janvier 2020. J’avais encore espoir qu’une solution pourrait être trouvée… mais non. Conclusion du DRMG : aucune règle ou loi ne permet actuellement le travail à mi-temps associé à un rehaussement du PREM. Il faut donc y aller d’une entente locale entre le service de médecine générale et le service d’urgence. Toutefois, une telle réduction se solderait inévitablement par une augmentation de tâche pour tous les autres médecins. Retour à la case départ.

En février dernier, après discussion entre les deux services, puis à l’interne, au service d’urgence, on m’a offert la possibilité de travailler à mi-temps pour une année seulement, de juin 2020 à juin 2021, avec départ à la retraite par la suite. Bien compréhensible – on ne veut pas surcharger les autres pour une période prolongée –, mais pas vraiment ce que je souhaitais non plus. J’ai tout de même accepté l’offre.

Puis, en mars, le SARS-CoV-2 est venu bouleverser le plan de match. Conséquemment, je poursuivrai à temps plein jusqu’en juin 2021, moment où je considérerai alors deux options. La première : poursuivre une autre année à mi-temps si on me l’accorde à nouveau. La seconde : partir à la retraite.

Qui sait, peut-être que d’ici là, le demi-PEM sera chose possible au MSSS ? Dans le contexte actuel de cette pandémie, qui risque d’occuper ses décideurs encore pour un bon bout de temps, cela semble peu probable. Il sera toutefois nécessaire que ces derniers se penchent sérieusement sur la question aussitôt que possible, car je crois que ce phénomène ira croissant au cours des prochaines années. Je me demande d’ailleurs combien de médecins ont déjà pris ou prendront sous peu leur retraite faute de la possibilité de simplement réduire leur tâche. Cette donnée, fort pertinente et utile, serait relativement simple à obtenir par l’entremise du Collège des médecins ou des fédérations sous forme de sondage. On pourrait du même coup évaluer l’intérêt des médecins pour une préretraite à mi-temps.

Voilà, je suis allé au bout de ma démarche. Je crois avoir frappé à toutes les portes. En vain. La réduction de tâche en fin de carrière à l’hôpital, c’est effectivement mission impossible.

 

Précision : prière de noter que les opinions des auteurs des sections « Perspectives » et « Courrier des lecteurs » ne sont pas des positions officielles du magazine Santé inc., de l’Association médicale canadienne ou de ses filiales. Les propos de ces sections n’engagent donc que la responsabilité de leurs auteurs respectifs.

 

Publié dans

Daniel Brazeau

Omnipraticien à l'Hôpital régional de Rimouski
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