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Zone chaude

Le 15 avril dernier, le premier ministre François Legault lançait un appel aux médecins spécialistes du Québec afin qu’ils aillent prêter main-forte dans les CHSLD décimés par la COVID-19. Quelque 1015 personnes ont alors répondu à l’appel. Quelles traces ce passage en CHSLD a-t-il laissées chez des médecins qui n’en ont pas l’habitude ? Quelles réflexions sur les soins aux aînés au Québec ?

S’EN SOUVENIR LONGTEMPS

« Je vais en parler encore longtemps ! » lance avec une pointe de fierté le Dr Michel Clairoux. À 67 ans, l’anesthésiologiste de Sherbrooke, sans hésiter, s’est engagé dans de ce qu’il qualifie de sa « cinquième mission humanitaire ». À cette affectation dans un CHSLD montréalais ont précédé des missions au Pakistan, au Népal et à Haïti. Il se garde toutefois bien de comparer la situation à celle du tiers-monde – « ceux qui font cette comparaison n’y ont jamais mis les pieds » – même si la situation à Montréal, c’était vraiment « une zone de guerre ».

Le Dr Clairoux et trois autres de ses collègues du CIUSSS de l’Estrie – CHUS ont été envoyés dans l’est de Montréal, au CHSLD Grace Dart, un établissement vétuste de 256 lits. Avec 64 décès depuis le début de la pandémie en date du 3 juin, il s’agit de l’un des cinq établissements où il y a eu le plus de décès jusqu’à présent (liés ou non à la COVID-19). S’ajoutent à ce sombre tableau 116 employés infectés. « Le feu était pris », résume le Dr Clairoux. Patients contaminés, membres de la direction et personnel décimés, employés en détresse. « Ç’a été pas mal bien rapporté dans les médias », souligne-t-il.

Le Dr Marc Bellavance, lui, est cardiologue en pédiatrie à Sherbrooke. Au CHSLD Grace Dart, il a fait de tout. Des tâches médicales, d’évaluation, de prescription, des constats de décès, mais aussi des soins courants en CHSLD. « J’ai passé des médicaments, j’ai lavé, nourri des patients, changé des couches », énumère-t-il. Est-ce ce à quoi il s’attendait ? « Oui, mais non… je ne m’attendais pas à ça. Je ne m’attendais pas à ce qu’il y ait autant besoin d’aide sur tous les plans. »

« J’ai essayé d’être bienveillant envers les patients et le personnel », explique le Dr Clairoux. « Ce n’était pas le moment de les critiquer », ajoute-t-il. Les deux spécialistes témoignent toutefois de la détresse des employés et des crises de panique durant lesquelles il a fallu intervenir. Tous deux reviennent sur les nombreuses désertions.
« On ne déserte pas pour rien, on n’a pas peur pour rien, rectifie le Dr Bellavance. Les conditions sont épouvantables ! Il y a des bris de protection, pas nécessairement parce que l’employé fait mal son travail, mais plutôt parce que la façon dont le CHSLD est structurellement conçu, la façon dont les zones sont configurées… on est chanceux si on ne se contamine pas en fait ! » Il décrit la station avec les équipements de protection individuels (ÉPI), la table d’habillage qui était la même que celle du déshabillage. Le manque de formation et de compréhension du personnel et des volontaires issus de la banque « Je contribue ! ». Les chambres à quatre occupants. L’unique salle de bain sur l’étage pour 33 patients…

Tous deux sont d’accord : une commission d’enquête est nécessaire pour faire la lumière là-dessus. Il faut comprendre, par exemple, pourquoi le nombre de morts sur le terrain n’était pas le même que ce qui a été divulgué par le gouvernement. À la mi-mai, on rapportait quatre décès au CHSLD Grace Dart. À lui seul, le Dr Bellavance en avait déclaré au moins six. « C’est ce qui m’inquiète le plus ! » soulève le médecin. « Il me semble qu’on ne peut pas cacher des morts au Québec ! Un salon funéraire obtient tout de suite le constat de décès lorsqu’il vient chercher le corps, alors pourquoi le ministère ne le comptabilise-t-il pas ? » questionne-t-il.

À MILLE LIEUES DE L’ÂGE D’OR

Au-delà de la pandémie, il y a bien sûr les soins aux aînés. « Il y a des chiffres abracadabrants qui s’en viennent [en matière démographique], alors comment on fait ? » demande la Dre Joanne Liu. La pédiatre, ancienne présidente de Médecins sans frontières ayant travaillé sur le terrain de nombreuses épidémies, a prêté secours à l’Institut universitaire de gériatrie de Montréal (IUGM). Elle soulève la nécessité d’une réflexion collective sur notre population vieillissante et la mise sur pied d’une Direction de la protection des personnes âgées. « Il n’y a aucun bénéficiaire qui aurait pu se défendre lui-même, clame-t-elle. Ils étaient dans un tel état de dépendance et de non-autonomie cognitive… Ils ne pouvaient pas défendre leurs droits, ils avaient dépassé ce stade-là. » Le Dr Marc Bellavance, dont la dernière visite en CHSLD remontait à plusieurs années, s’est aussi interrogé sur l’élargissement de l’aide médicale à mourir pour des résidents grabataires, déments, qui n’ont plus aucune qualité de vie.

Thermometre 3

« La seule chose qui a du bon dans cette crise, c’est que les médecins qui ont eu à se rendre en CHSLD ont été plus conscientisés face à cette réalité », souligne le Dr Félix Pageau, interniste-gériatre et candidat à la maîtrise en bioéthique à l’Université Laval.

Selon lui, la mise sur pied d’une Direction de la protection de la vieillesse, n’est pas nécessairement la solution, surtout quand on voit les ratés que connaît la Direction de la protection de la jeunesse, notamment en raison de la pénurie de personnel. Il suggère plutôt de miser sur les institutions en place, comme le Curateur public ou le Protecteur du citoyen, et d’appliquer leurs recommandations lorsque leurs rapports sont publiés. Difficile aussi de faire autrement que de rassembler dans un même lieu les patients âgés les plus vulnérables atteints de démence avancée. « Peut-être une unité de soins dans une résidence mixte ou de petites maisons des aînés fermées avec des services personnalisés au lieu d’avoir de grosses machines », propose-t-il. Le gériatre rappelle toutefois que cette avenue est destinée à « une minorité, d’une minorité » de la clientèle. « La majorité des patients qui ont des démences sont capables d’avoir des contacts agréables avec nous dans la journée, alors je ne verrais pas pourquoi ils ne pourraient pas cohabiter dans des endroits où il y aurait toutes les générations », soulève-t-il.

EXIT LA HIÉRARCHIE

De meilleurs soins aux aînés, ça passe aussi par une valorisation du travail de préposé aux bénéficiaires, qui ne va pas seulement de pair avec une augmentation des salaires.
« Il faut arrêter de dire que c’est un don de soi. Les jeunes générations, ça ne les rejoint pas. » Félix Pageau rappelle que le soin des personnes vulnérables a longtemps été « laissé » entre les mains des femmes, des femmes qui exercent des métiers de préposée ou d’infirmière auxiliaire et qui ont donc moins de poids dans la hiérarchie médicale, parce que leur travail est perçu à tort comme un travail naturel, alors qu’il n’a rien de naturel. « L’image de la pyramide est encore très présente avec le médecin spécialiste en haut », illustre-t-il. « On suppose que le médecin spécialiste est capable de faire tout ce qu’il y a “en dessous”, mais c’est vraiment une équipe multidisciplinaire, surtout en gériatrie », insiste-t-il avant de suggérer plus d’écoute et moins de paternalisme de la part de certains médecins.

La Dre Feriel Boumedien, résidente en médecine familiale, elle, a tenu à témoigner de son expérience « extrêmement valorisante » dans un CHSLD touché par la COVID-19. « Être proche des patients et des familles, à qui on parle tous les jours sur FaceTime, c’est quelque chose qu’on ne fait pas tous les jours dans notre pratique habituelle », rapporte-t-elle. La résidente âgée de 32 ans termine sa deuxième semaine au CHSLD de Cartierville. Elle est arrivée alors que la situation était déjà sous contrôle, ou du moins en voie de l’être. L’armée et les bénévoles étaient sur place bien avant son arrivée. Elle avait déjà fait le choix d’orienter sa pratique vers les établissements de soins de longue durée.
« On entend beaucoup de choses… que tout est désorganisé, que les patients sont juste en train de succomber de la COVID-19 et qu’on a peur de l’attraper, énumère-t-elle. Mais d’un point de vue humain, ajoute-t-elle, j’ai vécu des émotions incroyables ! »

Après douze jours consécutifs pour le Dr Clairoux, quinze pour le Dr Bellavance, tous deux sont rentrés en Estrie. Et ils y retourneraient n’importe quand. Ils se sont sentis utiles et sont sortis des sentiers battus. « À mon âge, c’est formidable ! raconte l’anesthésiologiste. Quand on est un jeune homme, on choisit ce métier pour des raisons profondes. Moi, c’était d’aider mon prochain. C’est ce que j’ai fait au Grace Dart. J’ai bouclé la boucle. Je suis content », confie-t-il. Le Dr Marc Bellavance, quant à lui, met cette expérience à profit, bien qu’il ne soit pas un spécialiste des CHSLD. Il a rencontré les directions des CHSLD en Estrie pour ne pas que les mêmes erreurs se reproduisent « et pour qu’on réfléchisse aux moindres détails si des éclosions se produisaient, comme d’avoir un télécopieur fonctionnel, à même de recevoir les résultats des tests COVID-19 », explique-t-il.

Thermometre 1

Aucun des deux n’a été infecté. « Même si je n’avais pas tout le gréement qu’on voit à la télévision », insiste le Dr Clairoux. Il continue d’ailleurs de parler de son expérience à ses collègues, toujours avec le même biais. « Mon message, c’est que le risque zéro n’existe pas. Il faut donc toujours prendre les décisions les meilleures possible en fonction de cette réalité », souligne-t-il. Il rappelle que d’attendre indéfiniment de se retrouver dans une situation sans risque avant d’agir « peut mener à des dérives ».

Au moment d’écrire ces lignes, des 1015 médecins spécialistes volontaires, il n’en reste plus que 10 qui œuvrent toujours en CHSLD, selon le MSSS. Pour les autres, les semaines passées là-bas sont devenues un souvenir. Ils sont retournés à leur pratique habituelle alors que la situation commençait à être maîtrisée, même si les CHSLD n’étaient pas pour autant hors de danger. « Je ne les ai pas sortis du bois », précise le Dr Bellavance.

 

 

Eugénie Emond

Eugénie Emond est journaliste indépendante, notamment pour la chaîne MAtv à Québec. Elle est candidate à la maîtrise en gérontologie à l'Université de Sherbrooke.
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