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Annoncer un décès

L’histoire que je vais vous raconter s’est passée il y a plus de vingt ans, mais elle me hante encore aujourd’hui. Vous savez, un de ces regrets ou de ces remords qui surgissent au milieu de la nuit…

C’est un dimanche. Je suis de garde à l’hôpital. Je fais la tournée des patients dans la matinée. La situation est sous contrôle. Je rentre chez moi. Vers la fin de l’après-midi, je reçois un appel de la résidente de garde : madame C. est décédée subitement. Il s’agit d’une jeune femme au début de la trentaine, admise pour une investigation. Elle n’avait aucune raison de mourir. Que s’est-il passé ?

Sérieusement ébranlée, la tête pleine de points d’interrogation, je retourne à l’hôpital. La mère de la jeune femme est là, au chevet de sa fille. Elle est venue la visiter tout simplement, et voilà que l’infirmière l’arrête au poste pour l’informer que sa fille vient de décéder. Absurde ! Évidemment, la mère pleure. Elle ne comprend pas ce qui a bien pu arriver. Le problème, c’est que moi non plus, je ne comprends pas. Je lui explique qu’il s’agit d’un décès tout à fait inattendu, incompréhensible. Une autopsie sera nécessaire. Je me sens coupable et idiote de ne pas pouvoir dire quelque chose de plus intelligent. Nous allons nous asseoir dans un petit bureau. Je tiens les deux mains de la dame dans les miennes. Nous parlons un peu, nous nous taisons beaucoup.

Pour la permission d’autopsie, c’est le mari de la défunte qui devra signer. Il n’est pas encore au courant du décès de sa femme. Il revient à moi, médecin de garde dans le service, de l’avertir. Je prends le téléphone et je l’appelle. Je me présente et dis :

— Il faudra que vous veniez à l’hôpital immédiatement. Votre femme ne va pas bien.

— Comment cela, pas bien ? s’exclame-t-il, une pointe d’agressivité dans la voix. Elle est là pour des tests ! Qu’est-ce qu’il se passe ?

Et c’est à ce moment que je commets une bourde, une énorme bourde :

— Je suis désolée, mais votre femme est décédée.

J’entends un cri horrible.

Lorsque l’homme arrive à l’hôpital une demi-heure plus tard, furieux et en pleurs, j’ai bien des excuses à faire. La situation est aggravée par le fait que je ne sais pas de quoi sa femme est morte. Et il y a cette permission pour l’autopsie qu’il doit donner.
Heureusement, je trouve une alliée inattendue en la mère de la défunte.

« Merci d’avoir été là pour moi, docteure », me dit-elle devant son gendre en essuyant ses larmes.

Celui-ci me regarde avec moins de haine et signe l’autorisation pour l’autopsie. (Il s’avérera que la jeune femme avait une maladie cardiaque très rare et toujours fatale ; son décès aurait pu survenir n’importe où et n’importe quand.)

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Je n’aurais toutefois jamais dû annoncer ce décès au téléphone. Non seulement je ne pouvais pas réagir au désarroi du mari, mais je le mettais en danger. Il devait prendre la route dans un état mental désastreux. J’aurais pu insister sur le fait que sa femme n’allait pas bien et qu’il devait se rendre à l’hôpital rapidement : « Venez-vous-en ! » M’aurait-il questionnée davantage pour connaître la raison de l’urgence, m’obligeant à lui annoncer le décès de sa femme au téléphone ? Je ne le saurai jamais.

Toujours est-il que je n’ai plus jamais annoncé un décès par téléphone. Il faut dire que dans ma spécialité, les décès étaient rares et survenaient surtout chez les malades déjà gravement atteints par le diabète multicompliqué ou le cancer de la thyroïde métastatique, par exemple. Tout le monde — le patient, ses proches ainsi que l’équipe de soins — était préparé au décès.

Tout décès d’un proche est évidemment un choc majeur, surtout s’il est inattendu, si la personne décédée est jeune, et encore plus si elle jouissait préalablement d’une bonne santé apparente.

Celui ou celle qui annonce le décès passe aussi un moment difficile. La mort amène toujours une certaine frayeur associée à la finitude de la vie et à la peur de l’inconnu. Nous n’y pensons pas tous les jours, mais l’avoir en face, cela secoue forcément. De plus, le médecin peut se sentir en partie responsable du décès et se faire des reproches plus ou moins justifiés : « Je n’ai pas réussi à sauver la vie de cette personne. » Il peut craindre la réaction des proches, leurs questions, l’intensité de leurs émotions et, parfois aussi, des attitudes accusatrices.

La recette parfaite « comment annoncer un décès » n’existe sans doute pas, les circonstances sont si variées ! Toutefois, certains principes s’appliquent.

Principes élémentaires pour annoncer le décès d’un proche

  • Autant que faire se peut, rencontrez les proches en personne, dans un endroit calme et isolé, pour faire l’annonce du décès ;
  • Prenez quelques minutes pour trouver les mots appropriés ;
  • Exprimez vos condoléances ;
  • Assoyez-vous, pas trop loin de vos interlocuteurs, regardez-les en face ;
  • Décrivez les événements de manière chronologique, utilisez des termes simples, évitez les détails inutiles tout en gardant tous les éléments pour que les proches puissent comprendre ;
  • Si cela vous semble approprié, assurez aux proches que tout a été fait pour sauver la personne et qu’elle n’a
    pas souffert ;
  • Laissez aux proches tout le temps nécessaire pour qu’ils puissent poser les questions ;
  • Admettez, si c’est le cas, que certaines choses vous échappent, qu’une autopsie sera requise, par exemple ;
  • Réitérez votre disponibilité de répondre à des questions éventuelles ;
  • Ne précipitez pas la fin de la rencontre : exprimez de nouveau les condoléances en guise de conclusion.

LE CONSEIL DE JANA

Préparez-vous mentalement à l’annonce d’un décès. Méfiez-vous du téléphone : il n’est pas conçu pour communiquer une mauvaise nouvelle, encore moins un décès ! Le contact humain est crucial : le langage verbal et le langage non verbal doivent collaborer pour permettre de passer à travers l’épreuve d’un décès.

Pour joindre Jana Havrankova : janahavrankova@videotron.ca.

Jana Havrankova

Endocrinologue à la retraite.
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