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Anticiper les anticipations

Tout est (toujours) une question d’attentes

Entre le 19 février et le 23 mars dernier, les principaux indices de référence ont lourdement chuté en raison de la pandémie de COVID-19. Or, depuis, on assiste à un impressionnant rebond des cours boursiers, et ce, en dépit du fait que les données économiques demeurent inquiétantes. Comment explique-t-on une telle divergence ?

Avant d’y répondre, examinons tout d’abord les résultats d’une expérience1 menée sur deux groupes de rats dont le but était d’évaluer la réaction au stress après qu’ils eurent subi un nombre différent de décharges électriques sur une période de deux jours. Lors de la première journée, le premier groupe a été soumis à 10 décharges électriques par heure alors que le deuxième en a reçu 50 par heure. Le lendemain, tous les rats en ont essuyé le même nombre, soit 25 décharges électriques par heure. D’après vous, à la suite de l’épreuve, lequel des deux groupes de rats a ressenti le plus grand stress ?

À première vue, le deuxième groupe semble être le choix le plus évident. Il est normal d’imaginer que le stress augmente parallèlement au nombre de décharges reçues. Détrompez-vous ! Les chercheurs ont constaté une augmentation de la tension artérielle (un signe de stress) dans le premier groupe de rats seulement. Cela s’explique par une seule raison : lors de la deuxième journée, ces derniers ont été exposés à un nombre supérieur de décharges électriques (passant de 10 à 25 par heure), tandis que l’autre groupe de rats a vécu plutôt l’inverse (passant de 50 à 25 par heure).

La morale de cette expérience, c’est qu’à la fin de l’expérimentation, les rats ont répondu à la situation non pas sur une base absolue (situation bonne ou mauvaise), mais bien une base relative (situation meilleure ou pire que la veille). On peut recourir à ce même principe pour justifier la différence de performance entre les marchés boursiers et l’économie. En voici un bon exemple :

Pour la période s’échelonnant du 20 février au 19 mars 2020, quelque 1,1 million d’Américains ont joui de l’assurance-emploi, et le S&P 500 a perdu 29 %. Au cours des cinq semaines suivantes, près de 27 millions d’Américains ont reçu l’assurance-emploi, mais le principal indice de référence américain a gagné 28 % au cours de la même période2 !

À l’image de l’expérience décrite ci-dessus, bien que le portrait de l’emploi se soit grandement détérioré, le marché boursier a réagi favorablement dans la mesure où la communauté financière s’attendait à un bilan beaucoup plus sombre…

Ce constat a par ailleurs été confirmé par l’indice de surprise économique de Citigroup (Citigroup Economic Surprise Index). Cet indicateur mesure le niveau de surperformance des données économiques américaines publiées par rapport aux anticipations des prévisionnistes reflétées dans une donnée nommée consensus. Le tout pris dans sa globalité, lorsque les données économiques surprennent à la hausse, on parle d’un effet de surprise positif (l’indicateur affiche une lecture au-dessus de zéro), alors que, dans le cas contraire, il est plutôt question d’un effet de surprise négatif (l’indicateur affiche une lecture au-dessous de zéro).

Par exemple, si, au cours d’un trimestre, le produit intérieur brut (PIB) progresse de 2 % et que la moyenne des économistes (consensus) avait prévu une croissance de 1 %, il y aura une contribution positive au le calcul de l’indice. Advenant que la lecture du PIB eût plutôt été inférieure à la donnée dite consensus, on aurait constaté l’inverse, soit un impact négatif.

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En consultant la figure 1 3, en date du 17 juin, on note que, dans l’ensemble, les récentes données économiques sont nettement supérieures aux attentes des prévisionnistes, et ce, peu importe qu’elles soient bonnes ou mauvaises, d’un point de vue absolu. Voilà pourquoi les marchés boursiers ont fait aussi bonne figure malgré ce qu’on anticipait !

Le succès en matière d’investissement boursier consiste à anticiper les anticipations des autres.

– John Maynard Keynes, économiste

À la lumière de ce qui précède, lorsque vient le temps d’évaluer un investissement potentiel, on doit penser au deuxième degré en nous penchant sur la réaction éventuelle des participants du marché, ce qui nécessite une analyse de l’opinion collective sur le titre en question (consensus). Or, notre propension naturelle est plutôt de penser au premier degré, soit de rechercher une causalité. Par exemple, le cours de l’action d’une société qui fait l’objet d’une bonne nouvelle devrait invariablement grimper. Si c’était aussi simple, l’investissement boursier serait beaucoup plus facile.

Pour mieux saisir ce point, revenons à la métaphore du concours de beauté4, proposée par John Maynard Keynes :

Supposons que je vous présente la photo d’une centaine de femmes et que je vous demande de choisir celle qui remporterait un concours de beauté, comment procéderiez-vous?

 En général, on a tendance à choisir celle qui correspond le plus à nos goûts et à nos préférences (donc, à penser au premier degré). Mais est-ce la bonne stratégie à adopter ? Il semblerait que non. Plutôt que de nous intéresser uniquement à notre propre avis, Keynes suggère que nous choisissions la photo de celle qui a le plus de chances d’être élue par la majorité. Cette décision devient toutefois plus complexe, car chaque participant jette son dévolu sur la candidate qui, selon lui, correspond à l’opinion majoritaire des autres votants.

Ce raisonnement logique nous oblige alors à tenir compte de plusieurs facteurs comme les dernières tendances mode, le pays dans lequel se tiendra le vote et la clientèle visée par le concours. Le but est d’obtenir la meilleure représentation possible de l’opinion collective et ainsi de faire preuve de jugement éclairé en pensant au deuxième degré5.

Voilà pourquoi on doit intégrer la gestion des attentes dans l’analyse d’un investissement. Plus particulièrement, on évalue l’opinion générale selon différents aspects tels que le rendement du titre les journées précédant la parution des résultats financiers, les commentaires récemment émis par les analystes financiers et le degré d’optimisme qui se dégage des médias.

Par exemple, depuis quelques semaines, le titre XYZ s’est apprécié de 20 % à la suite de recommandations positives de la part d’analystes financiers et de chroniqueurs boursiers. Sans contredit, le jour de l’annonce des résultats financiers de l’entreprise, les attentes sont extrêmement élevées, ce qui limite le potentiel haussier à court terme de l’action de XYZ, et ce, même si les données financières publiées sont excellentes !

En résumé, on doit dénicher une action qui nous intéresse, mais surtout, qui sera attrayante en fonction des attentes de la communauté financière, sans quoi on risque d’être « sous le choc » si le cours de l’action se comporte différemment de nos prévisions…

Pour joindre Michel Villa : info@michelvilla.com

RÉFÉRENCES

  1. Carlson, B. (2015). A Wealth of common sense: why simplicity trumps complexity in any investment plan. Bloomberg Press.
  2. Batnick, M. (2020, 30 avril). What’s the catalyst? Dans The Irrelevant Investor.
  3. Yardeni, E., Johnson, D. et M. Quitana (2020, 20 août). US Economic Indicators: Citigroup Economic Surprise Index. Dans Yardeni Research inc.
  4. Susskind, A. (2005). La finance comportementale. Larcier.
  5. Villa, M. (2019). Pile et face : combiner raison et émotion pour réussir en Bourse. Desjardins Courtage en ligne.
Publié dans

Michel Villa

Formateur, chroniqueur et conférencier boursier
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