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Des mots qui pensent

Roulotte de dépistage de la COVID-19. La radio de la zone froide crache le vieux succès de Céline Dion Des mots qui sonnent. Dans mon « temps libre », depuis juillet, j’écouvillonne les pharynx de Québécois à la recherche du satané virus. Aujourd’hui, six préleveurs sur place. On devrait être quatre. La réserve d’uniformes est presque vide. Les clés des cadenas des bacs de rangement pour nos effets personnels ont disparu. Ça commence à tourner un peu carré… Une collègue, qui vient, tout comme moi, de se « faire couper », s’exclame : « Ça a ben l’air qu’on vient de passer en mode gouvernemental. […] Quand ça se désorganise, ça […] devient gouvernemental. » Quand « gouvernemental » qualifie quelque chose qui ne tourne pas rond, ça en dit long sur les succès de nos dirigeants en santé ces trente dernières années au moins.

Il y a d’autres mots qui sonnent et qui résonnent ces temps-ci. Des mots qui sortent de la bouche de ceux qui, justement, nous gouvernent. Comme le mot « imputabilité » du fameux plan d’action pour une deuxième vague du nouveau ministre de la Santé, Christian Dubé.

Un exemple de cette imputabilité — un mot dont les principaux synonymes sont responsabilité, culpabilité et faute —, c’est la décision de nommer un gestionnaire par CHSLD. Un gestionnaire imputable qui rendra des comptes, à qui incombera la responsabilité d’un établissement (et donc aussi la faute dans l’éventualité où ça irait mal).

Comme le souligne très justement le Dr Simon-Pierre Landry, le ministre pose là un bon diagnostic. En effet, il persiste un grand manque d’imputabilité dans les établissements locaux du système de santé que sont les CHSLD. Il est légitime de nommer de nouveaux responsables. Mais comment dire… Suis-je la seule ici qui a le sentiment qu’on n’apprend pas de nos erreurs et qui constate qu’on ne fait que du patching constant ? Nos aînés sont morts en grand nombre en CHSLD en raison d’une pandémie mondiale inédite ? Vite, des règles : fini les mouvements de personnel. On a perdu du personnel en raison de la maladie, de l’épuisement ? Vite, de nouvelles ressources : formons 10 000 préposés aux bénéficiaires et payons-les pour la peine. Les pilotes des CHSLD étaient inexistants ou il leur manquait des ailes sur leur uniforme ? Vite, de nouveaux coupables potentiels : nommons un responsable par établissement. Dites-moi, ces nouveaux responsables de CHSLD, qu’auront-ils comme moyens réels d’agir, outre une (autre) interminable liste de règles à suivre édictées par le haut de la pyramide ?

Je suis un peu de mauvaise foi. Être dans les souliers de la CAQ, je n’aurais politiquement pas le choix d’arriver avec un plan en prévision de la deuxième vague potentielle, sinon l’opposition m’attendrait de pied ferme. Et tout n’est pas à mettre à la poubelle dans ce plan d’action. Mais là, il faut qu’on parle au-delà des plans d’action.

Pour la pandémie comme pour les temps d’attente à l’urgence ou la rétention du personnel infirmier, au Québec, peu importe le parti au pouvoir, avez-vous remarqué que la plupart des actions surviennent toujours après les crises, rarement avant. Est-ce que c’est mal ? Non. C’est naturel, presque un réflexe. Même que de bonnes choses peuvent advenir quand on apprend de ses erreurs. Le hic, c’est de n’agir qu’en fonction des erreurs passées. On n’a pas encore réussi à établir une culture de prévention chez nous, et pas seulement en ce qui concerne les maladies infectieuses. Et comme ce n’est pas dans notre culture, on a beaucoup de difficulté à s’organiser en amont… et des drames surviennent. Le service, le « bien » qu’on gère, la santé, est déjà assez complexe par essence. Nous devons éviter de la complexifier davantage.

En gestion, on voit souvent des administrateurs de métier pondre de beaux plans d’action de toutes sortes pour une multitude de problèmes perçus. Quand on leur demande à quel besoin réel on tente de répondre par ce plan d’action, les réponses sont souvent longues, pleines de circonvolutions… C’est souvent le problème avec les concepteurs de plans en tous genres : voir à trop courte vue, l’arbre, et oublier la forêt.

Ce plan d’action en vue d’une deuxième vague de COVID-19 n’est pas exempt de bonnes idées… mais une bonne idée n’est pas toujours la meilleure idée. Implanter les actions d’un plan, ça vient avec un contexte préexistant. Il faut voir plus loin que ce qui s’est passé et regarder un peu plus ce qui se passe et ce qui pourrait se passer. On n’en est pas tout à fait là. Ce nouveau plan d’action est coi sur ce qu’il faut faire pour rattraper les milliers de retards en chirurgie, en oncologie et en examens médicaux. Ah ! Il y a bien eu un plan de reprise des chirurgies, mais il s’agit là d’un plan séparé. Un exemple éloquent qui démontre que les fils ne sont pas attachés ensemble. Chaque problème son plan. L’organigramme du réseau de la santé peut bien être kafkaïen. Même nos mots ne pensent pas de manière intégrée. Pas le temps. Trop gros. Trop complexe. Je ne dis pas que c’est facile. Je dis qu’on retombe trop naturellement dans les mêmes modes de fonctionnement, parti au pouvoir après parti au pouvoir. Oui, il faut prévenir le pire. Mais le pire à venir n’est pas toujours là où le passé nous a dit qu’il était. Avec cette possible deuxième vague pandémique, le pire peut aussi bien passer par les personnes âgées que par les enfants à l’école, que par les adultes en relative santé, mais moins disciplinés qu’avant…

Christian Dubé est un gestionnaire « spécialisé en gestion de changement ». On l’attend ! Si un spécialiste de cette eau n’arrive pas à conférer un élan suffisant pour changer les choses à long terme, qui y parviendra ? C’est monsieur Dubé qui est imputable à présent, et il doit saisir la pleine mesure de ce que veut dire le mot « imputabilité ». C’est lui qui est aux commandes à présent. Parce que si la deuxième vague se jette sur nous, cette fois, il ne faut pas rater notre coup. Il faut aller au-delà des mots qui pensent. Y faut qu’ça fasse un number one.

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admin

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