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Playa putois

Pandémie de SRAS-CoV-2 oblige, Matt est retenu au travail à des heures indues et pour des périodes en dents de scie, c’est donc dire que je dois déménager seule. Très romantique pour emménager dans notre premier nid d’amour ! Mes grands enfants, depuis la fermeture de leurs résidences étudiantes, ont élu domicile chez leur père, qui habite une région géographique différente. Je n’ai de contacts avec eux que par FaceTime. C’est dur, le Confinement. Il y a maintenant quatre semaines que je ne les ai pas serrés dans mes bras. Mais il y a pire. Comme ces centaines de morts en CHSLD, ces familles endeuillées, ces gens sans emploi. C’est sans oublier ces milliers de travailleurs de la santé conscrits à travailler comme des forçats dans les zones dites chaudes, saturées de virus.

Disons que je ne suis pas hypocondriaque, mais je détesterais inscrire cette cochonnerie dans mes antécédents médicaux. Déjà qu’ils sont plutôt nombreux. M’écouter, je disparaîtrais au Mexique chez mon ami Nico le plongeur, mais voilà, nous sommes confinés dans notre Belle Province. Il faut ce qu’il faut. Je suis donc extrêmement disciplinée et rigoureuse concernant les mesures de protection. Lavage des mains, masque à l’intérieur, distanciation. Et mes emplettes se font pour la plupart sur le Web.

J’ai trouvé un acheteur pour ma maison. Une espèce de tête à claques obstinée et méticuleuse, à l’odeur de tabac si tenace qu’elle pourrait tuer un emphysémateux à 20 kilomètres à la ronde. Mais bon, il s’est avéré solvable.

Matt et moi nous sommes déniché un joli condo dans un immeuble locatif sur la Rive-Sud nommé Le Playa. Il y a un gym, une piscine intérieure et tout le tralala, même la chute à déchets. Toutefois, il a fallu faire le sacrifice de mon fidèle et placide chien, Raymond. Les gros chiens n’y sont pas acceptés. J’étais également lasse d’être captive, fatiguée d’entretenir une maison et de prendre soin d’un chien. Dans ma cinquantaine, j’aspire à la paix de l’esprit. Je désirais être libre de contraintes. Ironique, non ? La pandémie et la crise de santé publique sont venues gentiment me rappeler que, non, je n’étais pas un être humain complètement libre.

Mon toutou a été chaleureusement accueilli dans la famille d’une proche collègue et amie. La vie, quelquefois, se montre fort généreuse. Il aura une seconde vie de chien époustouflante, de balades à la cabane à sucre au camping, en passant par des promenades en montagne les oreilles au vent et la langue haletante. Et marquée par des amis chiens. Après m’avoir relevée d’une solide dépression et d’un deuil traumatique, il l’a bien mérité.

Jour J. Il fait un temps caniculaire. Les déménageurs débarquent pile à l’heure, l’œil torve, car je leur ai imposé le masque. Le chef, que j’ai surnommé Tattoo (il en arbore sur plus de 98 % de sa surface corporelle) exhale la prison, les nuits blanches, les speed bon marché et les vols de sacs à main. Je décide donc sur-le-champ de porter le mien en bandoulière en tout temps.

D’entrée de jeu, ses yeux de lézard examinent et soupèsent le prix de mes possessions. Sans gêne, il désigne des meubles et me demande s’ils sont à donner. Je lui en montre quelques-uns dont j’aimerais me départir, car ils ont connu de meilleurs jours. Il fonce sur eux comme un aigle féroce sur un lièvre effrayé. Je sens que je devrai faire contre mauvaise fortune bon cœur, car sinon, c’est ma carte de crédit et mes mots de passe de tous mes comptes en ligne qui seront avalés par sa fièvre de cupidité. Ses deux acolytes sont jeunes, peu confiants en eux et gentils. Je leur refile d’autres babioles en douce comme des pneus, un vélo, des patins, à l’abri du regard avide de Tattoo.

Les choses se déroulent rondement à l’exception des masques et du lavage de mains. Je ne les lâche pas d’une semelle, même si je suis consciente de m’exposer dangereusement à une saute d’humeur de Tattoo, qui serait, selon mon imagination, capable de m’enfermer dans une garde-robe et de condamner la porte avec du ciment ou de m’emmener en balade dans le coffre arrière de ma voiture.

Je psalmodie :

— Vos masques sur la bouche et le nez ! Pas dans le cou !

— Lavage de mains !

— Voici du gel d’alcool !

Je les houspille.

Je m’impressionne : ma confiance en moi et mes mesures sanitaires sont inébranlables. Et je me transforme en une indécrottable mégère en vieillissant.

Les déménageurs, en nage, bouclent le tout en un temps record de trois heures. Tattoo se dépêche et prend ses comparses avec lui pour déguerpir en faisant crisser les pneus du camion, éventrant au passage mes six sacs-poubelle remplis à craquer, qui dispersent leur contenu partout dans la rue… J’avais sûrement raison pour le parfum de prison de Tattoo. Vol et vandalisme sans doute…

Je suis enfin emménagée depuis trois jours, mais sans Matt, ce dernier demeurant à son chalet, par crainte de me contaminer. Il doit demeurer en isolement quinze jours, un de ses collègues ayant été déclaré positif à la COVID-19. Je m’inquiète pour lui et sa santé mentale. C’est beaucoup de stress, la fonction d’ambulancier, les mesures de protection, le collègue COVID, sans compter le déménagement, chez une personne bipolaire. Il me manque tellement ! Bref, nous n’avons pas le début de vie à deux dont on avait rêvé…

Depuis le Confinement, je pratique la télémédecine au téléphone et par SMS. Je ressens de la culpabilité de ne pas m’être portée volontaire pour les centres de dépistage de la COVID-19. Je réussis tant bien que mal à me raisonner par la pensée que je peux aider et rassurer moult patients avec mes appels. La cinquantaine entamée, je n’ai plus la santé et l’énergie d’être une héroïne du stress et des longues heures de travail sans manger ni me soulager. Je me dois de l’accepter.

Les SMS s’avèrent utiles pour évaluer des lésions cutanées. Toutefois, mes patients ayant obtenu mon numéro de cellulaire en prime, ils en abusent à fond la caisse. Des SMS de photos toutes plus saugrenues les unes que les autres à 23 h le vendredi. Une narine photographiée et grossie dix fois, si bien que je crois que ce ne sont pas leurs poils nasaux, mais bien le pelage parsemé de croûtes de leur chien. D’autres m’envoient un cliché de leur postérieur ou de leur pénis arborant de drôles de vésicules évoquant un herpès florissant. Au passage, j’ai droit à une photo de nouveau-né dont le cuir chevelu est parsemé de croûtes jaunes. Des clichés flous de rash, de bosses, de rougeurs, de pustules, alouette ! J’en ai le tournis. Je prie afin qu’aucun policier ne mette la main sur mon portable, car je serai déclarée délinquante sexuelle à vie et je ferai la une des journaux locaux. Misère !

Je me ressource un peu en me promenant dans mon immeuble de condos. Nous sommes au moins 400 résidents (plus que dans mon ancien village), personne ne porte de masque, ni ne conserve ses distances. C’est comme si on vivait au Royaume enchanté du Playa, une communauté bien tissée serré (du moins, c’est ce que leur plan marketing veut bien nous faire croire) où on partage tous le même chimérique microbiote. Le concierge, Gilles, le prototype du bon gars homme à tout faire et sous-payé, court comme une queue de veau d’un appartement à l’autre, sans masque bien entendu. Je suis la seule locataire qui en porte un. Les gens s’éloignent de moi comme la peste dans les ascenseurs, et j’en suis fort ravie.

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llustration : Navid Moghadam

Assise sur la terrasse commune après une vingtaine d’appels à mes patients, de fax, de prescriptions et d’arrêts de travail exigés par des travailleurs paniqués, je déguste un savoureux mojito maison en lisant. Gilles surgit. Il prend place à environ dix centimètres de moi et se déchausse. Par-dessus mes lunettes de lecture, je lui décoche un regard étonné et le somme de s’éloigner à deux mètres de distance. Il s’exécute de bonne grâce.

Il constate :

— Vous portez un masque tout le temps !

Je réfute, flegmatique :

— Et vous n’en portez jamais.

Gilles, très offusqué, me répond :

— Pas besoin, je parle de côté.

Quelle est cette étrange lubie ? Curieuse, je m’enquiers :

— Hum ?

D’un ton passionné, d’où émanent évidemment des milliers de postillons, il affirme :

— Je ne regarde jamais les gens en face quand je leur parle ! Comme ça, ils ne reçoivent pas mes microbes ! Regardez, je fais pareil avec vous, dit-il, la bouche déviée telle une victime d’AVC.

Je suis ébahie par tant de naïveté. Oui, un bon gars, absolument, mais à l’intelligence spartiate.

Je riposte néanmoins avec l’impassibilité du sphinx :

— Eh bien ! Où avez-vous appris cela ? D’un beau-frère vivant au Moyen-Âge ou sur Fox News ?

Il rigole un peu et s’écrit :

— Z’êtes drôle, vous ! En passant, j’ai su que vous étiez docteure.

Et de me balancer du même souffle son gros orteil gauche sous mon nez.

Hum, Christophe, le « gentil » gestionnaire, mérite les honneurs pour sa discrétion sur ma profession. Je lui en dois une. En temps et lieu.

Je lui réponds, équanime :

— Oh ! On vous a mal informé, je suis thanatologue.

Devant son air interrogateur, je reprends :

— Croque-mort. J’ai rarement à formuler une opinion sur des organes vivants.

L’air épouvanté, il remet subito presto son pied dans sa chaussette et chausse ses bottines. Il déguerpit presque aussitôt. Je peux respirer. Jamais il ne sollicitera mon avis sur ses problèmes intestinaux ou prostatiques. Je rigole juste à m’imaginer la réaction de Matt quand je lui raconterai ça.

Vendredi. Jour de congé. Jour du grand retour de Matt. Ah ! Quel bonheur de serrer mon amoureux dans mes bras, de me lover contre lui !

Avant son arrivée, je dois faire quelques emplettes de dernière minute et me rendre impérativement dans une grande surface près de chez moi. Je n’ai pas mis les pieds dans ce genre d’endroit depuis au moins six ans. Je demeurais dans un village…

Bon. La file d’attente, le lavage de mains, les deux mètres de distance et, bien sûr, mon masque, presque greffé sur mon visage. Je commence mes emplettes. Je constate rapidement que très peu de gens portent le masque et tout aussi peu conservent leurs distances. Ils entrent à trois ou quatre de la même famille, touchent à tout et me jettent un regard réprobateur enbfixant mon masque. Dans quelle drôle d’époque vivons-nous ! Eh, les amis, je VOUS protège !

Une dame non masquée évoquant vaguement un opossum bloque l’accès à une allée depuis bientôt cinq minutes. Je dois absolument emprunter cette voie, car il y a un produit aussi essentiel que vital que je dois m’y procurer : de l’antisudorifique. Sans cela, c’est un putois en nage plutôt qu’une capiteuse femme mûre que Matt aura comme cadeau ce soir dans notre lit. Lasse de faire du sur-place en attendant que la dame poursuive son chemin, je lui demande poliment :

— Madame, pourriez-vous vous reculer ? J’ai un produit à prendre, ce ne sera pas long.

Elle me toise avec étonnement, l’air courroucé. Elle ne bouge toujours pas.

Elle me dit d’un ton sec :

— Z’avez juste à venir.

— C’est que, madame, nous ne garderons pas les deux mètres de distance nécessaires si je fais ça et, en plus, vous n’avez pas de masque, ce qui augmente le risque…

Autre regard d’opossum, mais offensé et prêt à mordre cette fois :

— Ho ! que oui que j’en ai un ! Il est dans mon sac à main !

Je me retiens de ne pas lui éclater de rire au visage. C’est utile, un masque, dans le fond du sac à main…

Misère ! Devant une telle absurdité, je choisis de rebrousser chemin et de fleurer le putois. Je serai le putois du Playa. J’espère que Matt me pardonnera

 

 

llustration : Navid Moghadam
Publié dans

Dre Josée Boissonneault

Médecin de famille à Contrecoeur, CSSS Pierre-de-Saurel
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