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Briser le silence des psys

Jusqu’à quel point les psychiatres devraient-ils dévoiler leurs propres problèmes de santé mentale et, si oui, à qui ? La réponse ne fait pas consensus dans un milieu où le jugement des collègues et autres professionnels peut être bien présent. Certains décident tout de même de briser le silence pour donner l’exemple et lutter contre la stigmatisation.

Le malaise est présent. Une recherche publiée par six chercheurs il y a quelques années et menée auprès de psychiatres canadiens a révélé que sur les 487 répondants d’un questionnaire, près du tiers (31,6 %) ont déclaré avoir souffert d’une maladie mentale au cours de leur vie. Sur ce nombre, 42 % ont déclaré qu’ils préféraient en parler à leur famille ou à leurs amis, plutôt qu’à leurs collègues ou à un professionnel de la santé. La crainte d’être stigmatisé et l’impact potentiel sur la carrière sont parmi les principales raisons mises de l’avant pour ne pas en parler à ses collègues ou à un autre professionnel. La situation est relativement la même du côté des résidents en psychiatrie, selon une étude similaire publiée en 2016.

Le Dr Michael Myers, professeur en psychiatrie clinique à la SUNY Downstate Health Sciences University, à New York et ancien président, au début des années 2000, de l’Association des psychiatres du Canada (APC), connaît bien cette réalité, qu’il a documentée. Lorsqu’il vivait à Vancouver, son temps était partagé entre du travail académique à l’Université de la Colombie-Britannique et des consultations privées avec des médecins et des membres de leur famille. Il a conduit une étude auprès de ses patients psychiatres.

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« Ce que j’ai constaté, c’est que plusieurs ne voulaient pas être là. Ils étaient très embarrassés. Ils avaient cette croyance à tort que, comme psychiatres, ils ne devaient pas développer de problèmes de maladie mentale, souligne-t-il. J’aime utiliser l’humour dans mes consultations pour désamorcer la situation. Alors je leur répondais des choses comme “OK, mais j’ai déjà entendu parler de cardiologues qui ont eu un arrêt cardiaque ou d’oncologistes qui ont eu le cancer”. »

Le Dr Myers a aussi noté chez ses patients, en conséquence de leur réticence à se trouver dans une salle de consultation, une tendance fréquente à minimiser la gravité de leurs symptômes. « Certains étaient là parce qu’ils m’avaient été envoyés par leur famille, leur employeur ou leur avocat », raconte-t-il.

La peur de devoir déclarer aux organismes de réglementation leur condition et la peur de l’effet potentiel de cette déclaration sur leur pratique clinique peuvent également entraîner une minimisation des symptômes. Pour contrer ce phénomène, le Dr Myers travaillait alors à bâtir une relation de confiance avec ses patients psychiatres et demandait souvent la permission de parler avec un membre de la famille pour avoir un portrait juste de la situation.
L’une des raisons pour lesquelles des psychiatres et autres professionnels de la santé mentale éprouvent une réticence à consulter ou à parler plus largement de leur maladie mentale est la crainte que cela porte atteinte à leur crédibilité professionnelle.

Le Dr Myers émet l’hypothèse que des psychiatres voient d’un mauvais œil un collègue qui divulguerait sa propre condition en raison de l’historique de la psychiatrie. « Quand j’étudiais en médecine, dans les années 60, la psychiatrie n’était pas vue comme une branche populaire de la médecine, c’était vu comme moins prestigieux. Il y avait aussi plusieurs stéréotypes véhiculés, comme quoi nous étions tous bizarres, relate-t-il. Et je me demande si c’est à cause de cet historique que les psychiatres se préoccupent autant de leur image publique. »

Moins tabou aujourd’hui

C’est toutefois moins tabou d’en parler depuis quelques années, estime la Dre Manon Charbonneau, psychiatre à Sept-Îles, qui a été la tête d’affiche de la campagne Bell Cause en 2019. Elle se rappelle les réactions la première fois qu’elle a vécu un épisode de dépression, alors qu’elle était résidente et avait dû mettre ses activités sur pause, à la fin des années 80.

« Mon directeur de l’enseignement a eu beaucoup de compassion, il a adapté mon stage à mon retour, se remémore-t-elle. Mais de façon générale, sur le plan universitaire, on me disait de ne pas parler du fait que j’avais vécu une dépression majeure. On me disait que ça allait nuire à ma carrière et à mon cheminement professionnel. C’était vraiment ça, le message. »
Depuis, elle voit une différence sur le terrain et dans la perception du public, même s’il reste du chemin à faire. Elle estime que la dépression ou le trouble bipolaire sont plus acceptés socialement. Elle note cependant qu’il persiste un tabou en ce qui concerne d’autres maladies comme la psychose, la schizophrénie ou les troubles liés à l’abus de substances.

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La Dre Charbonneau a gardé le silence pendant un bon moment sur son premier épisode de dépression, mais elle a décidé d’aborder ouvertement la question pour la première fois dans un discours-choc, à la fin de son mandat comme présidente de l’APC, en 2007, devant une salle de plusieurs centaines de psychiatres. Son objectif avoué : déstigmatiser les problèmes de santé mentale et envoyer un message d’ouverture aux médecins qui en vivent et n’osent pas parler. Peu de temps après, l’APC lui a demandé de former un groupe de travail sur le stigma et la discrimination en santé mentale dans lequel elle a œuvré une dizaine d’années.
« Nous avons fait un sondage, et il a été démontré par la suite dans la littérature qu’il existe des endroits où il y a encore d’énormes préjugés par rapport à la maladie mentale, entre autres dans les urgences », relate-t-elle.

Dans un énoncé de principe de l’APC, rédigé entre autres par le Dr Michael Myers, on note que la stigmatisation de la maladie mentale préoccupe davantage la profession médicale avec le temps. De plus en plus, on lit des récits portant sur la maladie mentale écrits à la première personne par des étudiants en médecine, des résidents et des médecins.
« Ces récits-là ont ouvert la voie à une conversation plus ouverte au sujet de la maladie mentale chez les médecins et contribuent à réduire le sentiment d’isolement et la souffrance que certains éprouvent, et espérons-le, à en encourager d’autres à aller chercher de l’aide », écrit-on.

Répercussions potentielles

La Dre Judith Brouillette, cheffe du département de psychiatrie de l’Institut de Cardiologie de Montréal, fait partie des médecins qui ont fait part de leur expérience personnelle. En 2018, elle a publié un article écrit à la première personne dans le Canadian Medical Association Journal (CMAJ) au sujet de ses propres problèmes d’anxiété. « J’avais assez de recul pour pouvoir en parler ; c’était la première étape, dit-elle. Je me suis dit que le texte pourrait être thérapeutique pour moi. » La publication s’adressait à des collègues, et il était important pour elle de se sentir assez forte avant de faire le récit de son histoire afin de ne pas être trop affectée par le jugement des autres. « Il y a des gens qui m’ont regardée avec de gros yeux quand je leur ai dit que j’allais le publier. D’autres me disaient que j’étais courageuse », expose la psychiatre de 42 ans.

Mais, selon elle, le malaise autour de l’autodévoilement a beaucoup à voir avec soi-même. « C’est en nous-même que nous avons d’abord un tabou et c’est un espace à franchir. Il faut reconnaître qu’on est nous-même vulnérable et que c’est une grosse étape, mais c’est le premier pas à faire avant d’être libéré de cette souffrance », estime-t-elle. Elle mentionne que c’est davantage le fait de consulter que de parler publiquement de ce qu’elle a vécu qui a eu une répercussion négative. « Ça a mis des freins sur mon assurabilité. Par exemple, si je tombe en épuisement professionnel ou que je suis malade pour tout ce qui est psychologique, je ne suis pas assurable. C’est une des grosses conséquences, et ça, c’est triste », dit-elle.

Pour la Dre Manon Charbonneau, il est important de savoir quels sont ses objectifs avant de divulguer son état, et analyser les risques que ça pose de le faire. « Encore aujourd’hui, il y a des gens qui, s’ils font une divulgation dans leur milieu professionnel, risquent de vivre de la discrimination. Ça se peut qu’ils n’obtiennent pas un poste un jour, ou qu’ils ne soient pas payés par une compagnie d’assurance », lance-t-elle. Elle-même s’est posé ces questions avant de prendre la parole, mais elle a jugé qu’elle pouvait vivre avec les conséquences potentielles.

Parler publiquement de ses problèmes peut être un peu plus délicat pour les médecins que pour, par exemple, des artistes, estime la Dre Claude Johnson, médecin-conseil au Programme d’aide aux médecins du Québec (PAMQ). Elle est aussi d’avis qu’il faut soupeser les risques et les bénéfices avant de le faire, et bien le faire. « Il y a le jugement des autres, et l’effet sur la confiance. Est-ce que ça va augmenter la confiance que les gens vont avoir envers la profession, est-ce que ça va avoir une portée négative, c’est tout ça qu’il faut évaluer », dit-elle.

Barrières à la consultation

Au Québec, les médecins psychiatres consultent pour les mêmes raisons que les autres médecins et la population en général, précise la Dre Johnson. « Les gens nous consultent pour des problèmes personnels, de l’anxiété, de la dépression, de l’épuisement professionnel et, dans une moindre mesure, des problèmes d’abus de substances. Il y a aussi les problèmes professionnels, comme de l’insatisfaction ou des situations de conflit », énumère la Dre Johnson. Elle ajoute que les conditions de travail ne sont pas faciles, particulièrement en cette période de pandémie, mais elle note aussi une particularité plus spécifique aux psychiatres : le trouble qu’ils ressentent quand un de leurs patients s’enlève la vie. « Ils vont nous appeler pour recevoir du soutien. C’est difficile pour un médecin d’avoir un patient qui ne va pas bien ou qui a une complication. Si le patient d’un médecin psychiatre se suicide, ça peut être traumatisant pour lui », explique la Dre Johnson.

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Elle est consciente qu’il y a des barrières à la consultation pour les médecins, même si elle juge que le réflexe d’aller chercher de l’aide est maintenant plus présent qu’avant. Les craintes d’un bris de confidentialité et d’avoir un dossier médical sont présentes, tout comme celle d’être dénoncé au Collège des médecins du Québec et de perdre son permis d’exercice. À cela, elle répond que le PAMQ respecte les plus hauts standards pour ce qui est de la confidentialité. « De manière générale, ça se passe toujours très bien, et la plupart de nos patients médecins sont satisfaits, dit-elle. Nous avons des ressources de confiance. » Du côté du Collège des médecins du Québec (CMQ), on précise que le médecin n’a pas l’obligation de divulguer son état de santé au public et à ses patients, mais qu’il doit en informer son ordre professionnel. Chaque année, lors du renouvellement de la cotisation, celui-ci doit remplir un formulaire qui contient une série de questions, notamment s’il y a eu l’apparition d’un problème de santé pouvant influencer sa pratique. Si la réponse est affirmative, le CMQ peut ensuite contacter le médecin pour échanger et s’assurer qu’il est suivi, ou le diriger vers le PAMQ. Le Collège précise que, si le médecin développe une condition mettant en péril sa prestation sécuritaire de soins, le Code de déontologie des médecins l’oblige à prendre les mesures nécessaires.

Les effets de la stigmatisation

La culture médicale valorise et récompense les médecins qui travaillent plus que les autres et exige la perfection de leur part, analyse la Dre Mamta Gautam dans un article du CMAJ datant de 2016. Par conséquent, « nous ne sommes pas encouragés à parler de maladie mentale ou à faire part que nous sommes en difficulté ou débordés quand ça arrive », relève la psychiatre et experte en santé et bien-être des médecins. Le fait d’être embarrassé de parler de sa condition est lié à la stigmatisation et à une incidence sur la relation thérapeutique. Les médecins seront par exemple plus inhibés, moins coopératifs, et mal à l’aise de révéler des parties importantes de leurs antécédents. Le fait d’avoir un horaire chargé et la crainte de perdre des revenus peuvent également avoir une incidence sur l’assiduité des médecins quand vient le temps de suivre un traitement.

Lettre de Céline Lamy, médecin psychiatre et auteure du livre Il pleut à la maison – Parler de votre santé mentale avec vos enfants

Reconnaître sa vulnérabilité est-il une marque de faiblesse ? Est-ce honteux ? C’est, semble-t-il, ce que nombre d’entre nous, professionnels de la santé, pensent encore aujourd’hui. En tant que soignants, aidants, professionnels, nous devrions être au-dessus de tout ? Au-dessus de la fatigue, de l’épuisement ? Au-dessus de l’angoisse, de la dépression ? Mais d’où vient cette idée qu’un soignant doit être résistant, doit supporter, endurer, bref « en baver », et surtout en silence, sans se plaindre, sans en parler ? C’est le double constat que j’ai établi dans mon livre.

Parler de sa vulnérabilité, et surtout de sa fragilité en termes de santé mentale est un tabou sociétal encore bien ancré. Dire que l’on souffre d’une condition physique, qu’on a eu un cancer semble beaucoup plus facile à révéler que de dire qu’on a été soigné pour une dépression, qu’on souffre d’anxiété ou de TSPT…

Parler de ses difficultés psychologiques ou psychiatriques ne va pas de soi, encore de nos jours, et ce, malgré les campagnes de sensibilisation. Alors comment imaginer qu’un médecin, censé être « cordonnier bien chaussé », puisse simplement dire qu’il va mal, et de surcroît qu’il vit des défis psychologiques, voire psychiatriques, d’autant plus s’il est lui-même psychiatre ?

Lorsque j’ai traversé une dépression, en 2012, je n’en ai parlé à personne. J’ai tenté de cacher cette réalité et décidé de ne rien expliquer à mes enfants. Trop jeunes, ils ne comprendraient pas, que je me disais… Pourtant, quand l’enseignante de maternelle des enfants, alors âgés de presque 4 ans, a pris de mes nouvelles parce que les enfants faisaient des dessins « pour maman qui n’allait pas bien », j’ai réalisé qu’à défaut de comprendre intellectuellement ce qui se passait, ils savaient que quelque chose ne tournait pas rond. Ils le sentaient. Donc, ils savaient déjà, en quelque sorte.

J’ai saisi tout le tragicomique de ma croyance que je serais capable de « faire comme si » et qu’ils ne se rendraient compte de rien. J’ai alors décidé de consacrer une partie de mon travail de recherche à l’exploration des conséquences de ce « mensonge » ou de cette dissimulation auprès des enfants. Lorsque le livre a été publié, les témoignages de parents pris dans le secret étaient révélateurs. Mais ce qui m’a le plus bouleversée, ce sont les messages des lecteurs qui « félicitaient » un médecin qui « osait » enfin parler de sa vulnérabilité. Étais-je réellement courageuse ? Je ne le crois pas.

J’ai été formée en psychothérapie humaniste et aux thérapies narratives. Mes professeurs, à l’époque, insistaient sur le fait que nous soignions aussi avec notre vécu, nos tripes… et que la vulnérabilité et notre propre histoire faisaient partie de ce vécu.

J’ai donc choisi, pour étayer l’aide que je pouvais apporter à mes patients, aux enfants, à leurs parents, de parler parfois de ce parcours-là et de cette épreuve. Sans honte. Pour dire que cela arrive à tout le monde. Parler de sa vulnérabilité n’est pas une faiblesse, pour qui que ce soit, peu importe le métier ou la profession qu’on exerce.

L’expression de ma vulnérabilité est pour moi une nouvelle force, une façon de franchir le pont entre moi et mon patient, une façon de le rejoindre du côté de son histoire, qui est aussi un peu la mienne, car la vulnérabilité, c’est l’histoire de tous les humains. Cette vulnérabilité, c’est celle d’humains aux prises avec les vents contraires de la vie, mais pour qui la reconnaissance et l’acceptation de ces vents font partie du voyage… et du maintien du bateau à flot.

Publié dans

Anne-Marie Provost

Anne-Marie Provost est journaliste à la pige et journaliste-recherchiste pour différentes émissions à la radio d'ICI Radio-Canada Première.
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