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Chère jeune consœur

Depuis que j’écris cette série de textes pour faire part de mon expérience de médecin, je m’adresse aussi bien aux femmes qu’aux hommes. La pratique de la médecine n’a pas de sexe, n’est-ce pas ? Si cela est vrai pour la science et les techniques, certains enjeux, qui concernent plus spécifiquement les femmes médecins, méritent toutefois d’être abordés. Pour cette raison, je vous adresse, chère jeune consœur, cette lettre-ci.

« T’es pas mal bonne, pour une fille ! » Cette phrase a été prononcée par un de mes patrons au milieu des années 1970. Elle était censée refléter son appréciation favorable de mon travail. J’imagine qu’on n’entend plus ce genre « d’évaluation » de nos jours, alors que la majorité des étudiants en médecine sont des étudiantes.

Dire que la profession médicale se féminise constitue une lapalissade. Le tableau du Collège des médecins du Québec compte 52 % de femmes. Entre l’âge de 30 et 54 ans, donc durant la période la plus active de l’exercice de la pratique médicale, les femmes constituent 61 % des effectifs. Est-ce trop ? Ma réponse courte : non. Mais avant de célébrer cette évolution, regardons certains faits aussi objectivement que possible.

Chère jeune consœur, vous travaillerez probablement moins d’heures, verrez moins de patients par heure, vous vous absenterez davantage, et pour des périodes plus longues que vos confrères. Ce n’est pas demain que les hommes porteront les bébés et allaiteront ! Malgré une tendance au partage des tâches plus équitable, les femmes, médecins ou pas, se chargent majoritairement des rendez-vous concernant les enfants, restent à la maison quand les petits sont malades, en plus de pourvoir aux soins des parents vieillissants.

Par contre, selon certaines études (pas faciles à réaliser, je vous l’accorde !), vous passerez plus de temps avec les patients, vous vous soucierez davantage de l’opinion de ces derniers et les ferez participer plus que vos confrères dans les décisions thérapeutiques. Vous croirez davantage en la collaboration avec les patients ainsi qu’avec les autres professionnels de la santé.

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Je ne vois pas de problème à ce que vous travailliez moins d’heures que les hommes, je ne vois pas de problème non plus à ce que vous exerciez à temps partiel, surtout pendant ce stade de la vie au cours duquel les enfants sont les plus dépendants. Bien sûr, je vous souhaite un partenaire coopératif et un réseau d’aide efficace. Votre partenaire doit savoir que vivre avec une professionnelle exige certains accommodements, et il peut être approprié de le lui rappeler – gentiment – à l’occasion.

Toutefois, les instances gouvernementales choisissent de faire fi de la différence de « productivité » entre les sexes et des raisons de celle-ci. Ces instances s’obstinent à comptabiliser le nombre de médecins plutôt que les heures travaillées et semblent tomber des nues en réalisant que les médecins ne parviennent pas à prodiguer les soins en temps opportun à l’ensemble de la population. Et finalement, elles en arrivent à l’inéluctable conclusion que « les médecins ne travaillent pas assez » !

Répondons-leur : vous auriez dû prévoir que l’entrée massive des femmes en médecine allait affecter la fameuse productivité et vous assurer qu’un nombre suffisant de médecins soient formés pour accomplir les heures nécessaires aux soins. Et le vieillissement de la population qui augmente la charge de travail, y aviez-vous pensé ?

Chère jeune consœur, les patients vous apprécieront, et vos résultats cliniques seront comparables à ceux de vos confrères, sinon légèrement meilleurs(1)

Vos revenus seront inférieurs à ceux des hommes, mais proportionnels à la quantité d’actes fournis ou d’heures travaillées. Si vous travaillez plus, vous gagnerez plus, mais gare à l’équilibre de votre vie  !

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Vous avez plus de chances de devenir médecin de famille ou dermatologue que neurochirurgienne ou orthopédiste. Est-ce que vous voulez vraiment ou est-ce que ce sont des contraintes physiques ou psychologiques appréhendées qui vous y poussent ? Si une spécialité « atypique » vous tente, discutez avec les femmes qui l’exercent ! Il y en a de plus en plus, et il en faut : les femmes ne peuvent pas, ne doivent pas délaisser les spécialités dites « lourdes ».

Alors que dans l’auditoire, durant les conférences et les congrès, vous serez entourée d’une majorité de femmes, sur le podium, vous verrez plus d’hommes que de femmes. En général, les femmes interviennent moins souvent que les hommes pendant la période des questions. Ne soyez pas de celles-là ! Si vous avez une question ou un commentaire, formulez-les clairement et succinctement et allez-y ! Vous sentirez un effet vivifiant quand on vous dira : « Voilà une excellente question ! »

Comme la journée n’a que 24 heures, vous serez probablement incapable de vous engager en recherche médicale. Mais si cette avenue vous tente, joignez-vous à une équipe dans laquelle vous serez bien entourée pour que le tout ne s’arrête pas parce que vous êtes en congé de maternité. Dès que le temps vous le permettra, impliquez-vous dans votre association médicale, dans les associations relevant de votre champ de pratique ou à la faculté de médecine. Même si les choses changent tranquillement, il persiste toujours un déficit de femmes médecins aux postes décisionnels. Ne vous gênez pas !

LE CONSEIL DE JANA

Chère jeune consœur, vous avez choisi une profession à la fois exigeante et gratifiante, où un monde plein de possibilités vous attend ! Comme beaucoup d’autres femmes médecins qui vous ont précédées, vous trouverez sans doute un équilibre entre la pratique médicale et une vie personnelle heureuse. N’aspirez surtout pas à imiter les hommes. Soyez plutôt consciente de votre potentiel bien spécifique !

  1. RÉFÉRENCE
    Tsugawa, Y., Jena, A. B., Figueroa J. F. et al., Comparison of Hospital Mortality and Readmission Rates for Medicare Patients Treated by Male vs Female Physicians, JAMA Intern Med., February 2017.

Jana Havrankova

Endocrinologue à la retraite.
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