Aller au contenu

Comme un parfum de colère

Lundi 26 octobre. François Legault vient d’annoncer le prolongement des mesures sanitaires en zone rouge jusqu’au 23 novembre. Dans les médias sociaux, ça se déchaîne. Des propriétaires de gyms coalisés menacent de faire fi des consignes sanitaires pour rouvrir leurs portes sous peu. Dans l’air flotte un vague parfum de désobéissance civile. La fatigue pandémique semble vouloir céder le pas à la colère pandémique. Et quand la colère surgit, on le sait, tout peut aller très vite. Trop vite.

Ce n’est pas une mince affaire, comme vous le savez. L’équilibre est très délicat entre la nécessité de garder le taux d’infection et d’hospitalisation aussi bas que possible… et celle de ne pas trop changer la vie des gens telle qu’on la connaît(ssait).

J’ai accroché sur cette citation récente du professeur d’épidémiologie en santé mondiale à l’Université d’Ottawa Raywat Deo-nandan, qui qualifiait, dans un article sur CBC News, de raw selfishness (égocentrisme pur) cette résistance aux mesures sanitaires :

« Il y a une incapacité à considérer la responsabilité communautaire », a-t-il dit, expliquant que les gens croient qu’ils ne seront pas sérieusement et personnellement affectés par le virus parce que le taux de survivance au virus est plus élevé dans les groupes les plus jeunes. « Mais si vous regardez ça à l’échelle de la population, ce sont quand même des dizaines de milliers de morts, et ces gens s’en fichent. » [traduction libre]

Ces gens s’en fichent. Au Québec, selon un sondage CROP, 1 personne sur 5 adhère à l’une des théories complotistes entourant l’actuelle pandémie ! À l’affirmation « la COVID-19 n’est pas plus dangereuse qu’une grosse grippe », c’est 27 % de la population qui répond par l’affirmative. Tous ces gens ne sont pas de fieffés complotistes aux théories pédosataniques.

Certains ne font « que » minimiser nonchalamment les conséquences réelles de la maladie sur eux-mêmes et sur les populations vulnérables. Pourquoi ce déni ? Parce que ça ne les concerne pas. Pas dans l’immédiat, du moins.

Et cette indifférence, ce manque de sens de la communauté, c’est là l’un des héritages du néolibéralisme, entre autres. « Après moi, le déluge. » Le mode chacun pour soi constitue désormais le fonctionnement d’office en société pour une part de la population. D’où ce peu d’égard envers cet « autrui » si vulnérable. C’est la tribu internationale du néolibéralisme et sa mondialisation des marchés. C’est son capitalisme, d’une sauvagerie affamée et effarante, qui a fini par teinter les rapports sociaux.

Est-on surpris que ce soit encore nos personnes âgées qui pâtissent les premières de la pandémie même si on a répété qu’elles seraient toutes plus malades de la COVID-19 que les autres ? Est-on si abasourdis de ça, alors qu’on sous-finance les soins à domicile depuis des décennies pour toujours injecter plus de fonds en soins aigus, à l’hôpital, dans des technologies de pointe et des technologies d’information ? Chez nous, l’âgisme systémique est aussi réel que peut l’être le racisme systémique. La vulnérabilité humaine n’a jamais été payante dans nos sociétés de performance, et c’est aujourd’hui, sous nos yeux, dans nos maisons, dans nos familles, chez nos patients, qu’on voit le résultat des choix de notre société d’hier… et pas seulement ceux de l’actuel gouvernement caquiste.

On peut prêter tous les torts au gouvernement de François Legault – il en a très 
certainement –, or, on n’a pas le droit, quand on cherche les causes directes de cette 
deuxième vague de COVID-19, d’évacuer notre responsabilité collective de l’équation. Cette responsabilité n’est pas triviale, et on l’a justement par trop trivialisée. Combien de fois a-t-on entendu, depuis la mi-mars : « Oh ! Si je pouvais juste la pogner, qu’on en finisse ! », comme si « la pogner » était une assurance tous risques contre les conséquences potentielles à long terme sur la santé, contre la réinfection ultérieure et, surtout, contre les dangers imminents pour les autres.

Comme j’aimerais parfois que ces personnes qui banalisent cette maladie rencontrent un soignant l’ayant contractée ou une jeune R3 qui a vu ses stages être bouleversés et qui intube plutôt des patients atteints de COVID-19 de tous âges aux soins intensifs, à toute heure du jour et de la nuit, parce que ses patrons ne veulent pas se déplacer pour le faire. Il faut placer les « banalisateurs » devant les faits humains de cette maladie.

Il y a aussi bien sûr ce que nos dirigeants nous enjoignent de faire et de ne pas faire. Si François Legault ne veut pas que la fatigue pandémique se transforme en colère pandémique au point où le climat social empestera la désobéissance civile, il lui faudra non seulement travailler sur les restrictions sanitaires elles-mêmes et sur leur cohérence, mais aussi sur la perception du risque dans la population, car il ne faut pas se méprendre : s’il y a indifférence, fatigue, relâchement ou contestation, c’est surtout parce que la perception des risques liés à la COVID-19 elle-même fait de moins en moins le poids face à la perception des risques associés aux mesures sanitaires : pertes de revenus, fermetures d’entreprises, augmentation des problèmes de santé mentale…

Le rôle du gouvernement, c’est aussi de s’assurer que la perception du risque dans la population n’est pas, par exemple, celle ayant conduit des gens à aller jouer au bingo sur la Rive-Sud. Répéter que la COVID-19 est dangereuse en point de presse ou placarder ce message dans des publicités gouvernementales sera insuffisant. Ce n’est pas parce qu’il y a une affiche que les gens écoutent. Et les chiffres, eux, pourtant réels, finissent par ne devenir que ça : des chiffres.

Il faut adopter une stratégie adaptée à notre culture et ne pas la lâcher. La Chine a choisi avec succès le confinement strict. La Corée du Sud, quant à elle, a choisi, avec succès elle aussi, la stratégie « tester-tracer-isoler ». Une seule stratégie. S’y tenir. Et mieux travailler, de façon ciblée, sur la perception du risque. Au Québec, un nouveau confinement plein et entier doit devenir le dernier recours, mais faire fi des stratégies de confinement partiel ou trop les réduire serait aussi une erreur. Les risques du confinement total, tout comme ceux inhérents à la réouverture totale sont bien distincts mais d’égale importance.

On ne doit pas faire l’erreur de vouloir éliminer à tout prix tous les risques propres à chacune de ces deux situations opposées. C’est impossible. Et si on pourchasse l’impossible, ce n’est pas qu’un parfum de colère qui fleurera alors dans la pièce. C’est un parfum de chaos.

Publié dans

admin

Faire défiler vers le haut