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Lettre à mes enfants

À l’automne 2014, j’ai écrit un texte pour le magazine Santé inc. qui ne fut jamais publié. Le titre en était Lettre à mon fils : pourquoi je ne souhaite pas que tu choisisses la médecine.

Je me souviens de l’endroit où j’ai écrit ce texte. Mon fils avait deux ans à l’époque. J’étais également rendu à ma deuxième année de pratique. Cette semaine-là, je faisais une série de quarts de nuit de dépannage dans une petite urgence en région. Il commençait à faire un peu froid et il fallait porter un coupe-vent en canot sur le lac. La maison de campagne prêtée par l’hôpital était charmante et les rangs autour, très bucoliques pour le jogging.

Mon compte en banque était pourtant bien garni. Je travaillais autant d’heures que pendant ma résidence, mais mon salaire avait été multiplié par dix. Ma conjointe me disait qu’il ne servait à rien de travailler autant et que je devrais prendre plus de vacances, mais je ne l’écoutais pas. Je ne faisais que continuer le quotidien d’un médecin résident, où se mêlaient apprentissage, travail et impression de faire quelque chose d’important. J’essayais de prouver au monde que je méritais, moi, le titre de médecin. Compétitif, je voulais être meilleur en avalant toujours plus d’heures de travail.

Il est probable que je tentais de me prouver quelque chose à moi-même. Comment pouvais-je mériter un tel revenu s’il ne venait pas avec une surcharge de travail ? Combien de fois avais-je vu mon père, anesthésiste, se lever en pleine nuit et enfiler son jean pour aller faire des épidurales ? Bien qu’il fût un père extraordinairement présent pour ses enfants, entendre une « pagette » sonner le soir de Noël et le voir monter dans son auto n’avait rien de spécial dans notre famille. Contrairement à ceux et celles peu exposés à la réalité quotidienne des travailleurs de la santé, pour le fils d’un médecin diplômé au début des années 1980, travailler bien au-delà de 40 heures par semaine n’avait rien d’anormal.

C’est finalement ma conjointe qui m’a convaincu de ne pas envoyer le texte pour publication. Je l’ai écoutée et je n’ai alors pas soumis de texte pour ce numéro-là. En août dernier, l’éditrice du magazine, au cours d’une séance de brainstorming, me demande, elle qui n’a pas du tout oublié ce sujet, si je peux le déterrer. Est-ce qu’aujourd’hui, je dirais la même chose qu’il y a six ans ? 
Le temps avait passé, alors pourquoi pas ?

J’ai retrouvé le texte quelque part sur le disque dur de mon vieux laptop. Je l’ai lu, me replongeant aussitôt dans cette sensation de malaise. Mais quelle était donc cette émotion qui m’avait poussé à écrire cela ? Quel était le sentiment qui, à l’époque, me faisait souhaiter publiquement que mon fils choisisse une autre carrière que la mienne, alors que je pratiquais l’un des métiers les plus prestigieux et les mieux rémunérés de la société ? Pourquoi, alors que cela faisait à peine deux ans que je pouvais enfin pratiquer un art qui m’avait demandé tant de sacrifices et de travail ? Je venais pourtant d’arriver au fil d’arrivée, et au lieu de récolter l’allégresse du fruit mûr, un sentiment de déception m’envahissait.

Promesse brisée

Je pense qu’il faut aller voir du côté de la promesse brisée pour comprendre une partie de la détresse, ou simplement du désarroi, que ressentent les médecins, au Québec et ailleurs dans le monde occidental. Une détresse chiffrée et bien présente. Selon le Programme d’aide aux médecins du Québec, 30 % des médecins vivent un épuisement professionnel. Ce chiffre est probablement plus important si on tient compte de tous ceux qui auront fait un épisode d’épuisement professionnel en cours de carrière et qui vont maintenant mieux.

Pour commencer, un petit détour sociologique. Évidemment, il s’agit de généralisations, alors de grâce, ne m’écrivez pas pour me dire que votre expérience personnelle est différente.
La médecine, surtout chez les francophones du Québec, est vue par plusieurs familles des classes sociales moyennes et moyennes aisées comme le Saint-Graal pour ce qui est de l’ambition professionnelle.

Pour bon nombre de ces familles, l’atteinte du statut de médecin par l’un de leurs enfants est le résultat d’un travail acharné vers la réussite sociale. Je connais plusieurs familles immigrantes et de travailleurs pour qui un enfant en médecine représente l’atteinte suprême de la réussite pour l’ensemble de la famille. Les parents font des sacrifices énormes, et la pression qui en découle sur les épaules de leurs enfants est phénoménale. Pour les concurrencer aux examens d’entrée, il y a les dynasties de familles de médecins, celles qui engendrent des médecins de père en fils (et maintenant de pères/mères en filles) et qui donnent à leurs héritiers les codes sociaux permettant l’entrée en faculté de médecine.

Les classes bourgeoises, aristocratiques et gouvernantes, de leur côté, connaissent le pouvoir et se concentrent dans les entreprises et la finance. Ces familles préparent leurs enfants à gouverner, et c’est plutôt là que vont beaucoup de leurs enfants ambitieux une fois qu’ils ont prouvé qu’ils ont la maturité nécessaire pour prendre en charge des entreprises ou des organisations.

Par la force du déterminisme social, par ma jeunesse d’alors, j’ai vu la médecine comme l’outil pour satisfaire mes ambitions personnelles et professionnelles. Après deux ans, les deux pieds dans la réalité du milieu (je fais allusion ici au milieu de la médecine, et non à mon lieu de pratique, que j’adore), la déception suinte de partout dans ces extraits retrouvés de ce texte qui remonte à 2014 :

« En fait, je veux surtout m’assurer que tu ne voies pas en la médecine une panacée. »

« Alors que certains sont hypnotisés, lors de leurs années adolescentes et de jeunes adultes, par le mirage du bonheur de devenir médecin, plusieurs articles et études présentent un désabusement des médecins envers leur profession une fois arrivés sur le marché du travail. L’article “How being a Doctor became the most miserable profession” en est une démonstration. »

« L’anxiété rattachée à l’atteinte à tout prix de l’objectif de devenir médecin est importante. Et, avec le recul, plusieurs te diront que ça n’en vaut pas la peine. »

Oh My God, les milléneriaux arrivent à l’âge adulte !

« Tu peux tout faire. » « Crois en tes rêves. » « Tu es unique. » Ce sont là quelques encouragements que plusieurs d’entre nous de la génération Y (les fameux millénariaux), élevés dans la ouate des cours parascolaires pendant les années 1990-2000, avons entendu de nos parents et enseignants bien intentionnés. Mais les licornes n’existent pas.

L’excellent texte « Why Generation Y Yuppies are Unhappy », écrit en 2013, explique justement la distorsion cognitive des millénariaux arrivant sur le marché du travail comme adultes. Dans le texte, on explique avec une dose d’humour ironique – ce qui est très caractéristique des millénariaux – que les Y ont été élevés en se croyant « uniques ». Ils se croient « les principaux personnages d’une histoire spéciale » (traduction libre).

Dans le texte, on explique le bonheur par l’équation mathématique suivante :

Le Bonheur = La Réalité – Ses attentes

Rien de bien révolutionnaire. L’équation renvoie à des concepts connus en psychologie clinique et dans le bouddhisme. Être satisfait de ce qu’on a favorise la joie, et les désirs amènent des souffrances.

Un livre qu’il vaut la peine de lire sur le sujet est le succès international The Subtle Art of Not Giving a F*ck. Ce livre de Mark Manson, millénarial né en 1984, est une réaction aux livres de psycho-pop positivistes. En gros, il est en psychologie populaire ce que serait l’anti-Oprah Winfrey. Selon Wikipédia, ce livre est resté 179 semaines dans la liste des best-sellers du New York Times depuis sa parution en 2016.

La libéralisation du monde du travail, la fin des conservatismes

Depuis les années 1980, une nouvelle vague de libéralisme domine le monde. Le libéralisme comme idée politique est puissant, et a de multiples effets sur notre quotidien, sur l’idée qu’on se fait de nous-mêmes, et de notre rôle sur Terre. Vous trouvez que vos patients interagissent de plus en plus avec vous comme dans une transaction marchande (je te paie et je m’attends à ce que tu me donnes ce que je souhaite) ? C’est le libéralisme qui explique en partie ce comportement. Vous trouvez que les jeunes médecins de votre groupe ne respectent pas les ententes non écrites et invoquent leurs droits et leurs contrats, quand ils existent, pour se soustraire aux responsabilités que vous, vous assumez depuis des années ? Encore le libéralisme.

Le libéralisme comme théorie politique vise à donner des droits et libertés fondamentaux aux gens, et ce, peu importe leurs origines sociales. Les gens sont alors, théoriquement, en mesure de prendre librement les décisions qui leur permettent d’améliorer leur sort. Cette idée, avec pour trame de fond initiale la justice sociale et une révolte envers les aristocraties, mène concrètement aussi à plus d’individualisme et à une certaine marchandisation des rapports sociaux.

L’avènement du libéralisme planétaire a permis à des millions de personnes de 
sortir de la pauvreté, en plus de briser des rapports de domination envers les minorités, notamment grâce aux chartes des droits et libertés des différents pays. Le libéralisme, en valorisant les droits individuels, est une idéologie qui remet en cause les façons de faire liées aux institutions et aux mœurs sociales plus conservatrices acceptées d’emblée par le passé. C’est pourquoi son opposition conservatrice se veut la « gardienne » des traditions politiques, institutionnelles et religieuses.

Dans le monde médical, il est possible d’établir un parallèle entre les deux courants politiques qui s’affrontent, en se penchant sur les différentes générations de médecins. Encore une fois, je dois généraliser pour expliquer un concept.

Les générations de médecins qui précèdent celles des millénariaux (et une partie de la génération X) voyaient le fait d’être médecin comme venant avec des privilèges particuliers. Une idée qui traversait ces générations était que le médecin avait des privilèges et des responsabilités qui le mettaient dans une classe sociale à part du reste de la société.

À une certaine époque, les médecins avaient même des plaques d’immatriculation pour les identifier, ce qui leur permettait d’éviter les contraventions des policiers. L’épouse d’un médecin (c’est encore le cas dans certains milieux anglophones) s’appelait Madame Docteur X. Et un patient pouvait sonner le dimanche à la porte d’un médecin en s’attendant à ce qu’il lui vienne en aide. Le médecin avait l’obligation non écrite de s’investir dans sa communauté en dehors de ses heures de travail.

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Maintenant, la génération montante remet en cause ces pactes sociaux, notamment parce que les médecins des nouvelles générations ont été élevés dans le libéralisme des années 1980-2000. Le néolibéralisme leur a enseigné qu’un médecin ne possède pas plus de droits que leurs concitoyens non médecins. En retour par contre, ils ne veulent pas non plus se faire imposer des responsabilités plus importantes que celles des autres concitoyens. Les nouveaux médecins, pour la plupart, se voient avant tout comme des professionnels dont l’expertise permet une transaction avec un client (le patient).

S’ils désirent prendre une année sabbatique pour faire le tour du monde en voilier, ça les regarde eux et eux seuls. Si l’hôpital a été assez bête pour ne pas leur faire signer un contrat d’embauche en bonne et due forme expliquant clairement les droits et responsabilités qui viennent avec leur poste, ce n’est pas leur problème. Ils se fichent plutôt des regards désapprobateurs des tenants du conservatisme en médecine, qui jugent leur choix de prendre du temps pour eux, alors que la tradition veut qu’un médecin travaille plus fort que les autres professionnels.

Si le libéralisme continue sa progression en médecine et en société, il est possible que le monopole consenti aux médecins subisse de profonds changements, car le libéralisme, c’est aussi la liberté des autres de venir concurrencer un groupe organisé pour mettre fin à des monopoles. Le choix du consommateur devient le seul et unique arbitre dans l’arène du néolibéralisme.

Ça va finir par passer…

Les années ont passé. Ma déception de 2014 a laissé place à un début de maturité acquise par l’expérience de vie (en tout cas, je l’espère…). En devenant adulte, la réalité des obligations rattrape quiconque tente de s’en sauver. Les couleurs, les valeurs et les idées deviennent moins tranchées. On perd ses idéaux provenant des livres et des théories lisses au profit d’un pragmatisme issu de l’expérience.

Vient aussi avec cela, malheureusement, la réalisation cynique que l’humain choisit le collectif et le moral uniquement lorsque ses propres intérêts sont servis. Les contours des choses deviennent alors plus flous… et plus intéressants. Les paradoxes des humains provoquent alors des sourires plutôt que des colères.

Cette désillusion qu’amène l’âge adulte ne rend, étrangement, pas plus malheureux. Du moins, pas à long terme. Au contraire, être happé par la réalité de la vie adulte amène à plusieurs la sérénité. La passion de la jeunesse laisse place à une approche de la vie moins intense, mais pouvant au demeurant rester très riche sur le plan personnel.

Le maudit gazon (toujours plus) vert du voisin

Ma conjointe, elle, vient du monde des sciences humaines et de l’enseignement. Elle est professeure-associée à l’université en histoire de la musique et est musicienne professionnelle. Son domaine est très différent du mien, et même si elle accumule les prix prestigieux, elle a également eu sa part de désillusions. Elle a eu, tout comme moi, à jongler avec des réalités qui déçoivent. Des réalités d’autres natures que celles vécues par les médecins, mais des déceptions tout de même.

Je ne nie pas que la hausse de la détresse chez les médecins est en lien avec les transformations propres au monde de la santé. Or, parfois, en regardant d’autres professions, on se rend compte que les autres vivent autant de problèmes. Que leurs remises en cause et leurs enjeux sont simplement différents.

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Bizarrement, ces jours-ci, j’ai rarement été aussi heureux au travail. Je rentre au travail avec beaucoup moins d’ambition, mais j’éprouve un réel plaisir à discuter avec certains de mes patients en cabinet. À l’urgence, même si ça arrive moins fréquemment, l’intensité des situations me donne encore cette impression par moments d’entrer dans un espace-temps différent, où les sens sont suraiguisés. Même la formation médicale continue me donne un certain plaisir, c’est dire…

Est-ce que c’est ça, la sérénité de l’âge adulte ? Est-ce que c’est la clé pour durer dans ce métier ? Est-ce qu’on devrait enseigner à tous ces jeunes étudiants en médecine qu’un jour, ils perdront leurs illusions liées au prestige de la médecine… mais que, ce faisant, ils seront alors sur le chemin d’un plus grand équilibre ?

À mon fils (et maintenant aussi à ma fille et à mon second fils, qui se sont ajoutés depuis) : finalement, je ne pourrai pas vous écrire une seule lettre qui orientera votre destin professionnel. Il faudra que vous en lisiez et relisiez quelques-unes en les plaçant dans leur contexte, au moment où elles auront été écrites. Vous pouvez aussi en faire fi et n’y voir qu’un vieux père qui dégouline d’angoisses.

Je suis rempli de paradoxes, et comme vous, ma vision du monde change périodiquement au fil du temps. Il n’y a pas une seule bonne réponse ni d’arrivée professionnelle remplie de plénitude. Au risque de paraître vieux jeu, je terminerai en posant une simple et ordinaire question : n’est-ce pas, après tout, le chemin qui rend intéressant de vivre, bien plus que la destination ?

Précision : prière de noter que les opinions des auteurs des sections « Perspectives » et « Courrier des lecteurs » ne sont pas des positions officielles du magazine Santé inc., de l’Association médicale canadienne ou de ses filiales. Les propos de ces sections n’engagent donc que la responsabilité de leurs auteurs respectifs.

RÉFÉRENCE

  1. Urban, Tim (2013, 15 septembre). Why Generation Y Yuppies Are Unhappy, HuffPost.
Publié dans

Dr Simon-Pierre Landry

Simon-Pierre Landry, MD, CMFC, CMFC-MU, est médecin de famille pratiquant à l'urgence à Sainte-Agathe-des-Monts et gestionnaire à la Clinique du Grand Tremblant.
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