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L’hémorragie verte

Les déchets médicaux, faute d’une filière bien structurée et d’un dispositif de collecte satisfaisant, restent un vrai défi pour l’ensemble du milieu médical. Et la consommation énergétique du système de santé d’autant plus. Pourtant, même en pleine pandémie mondiale de COVID-19, des démarches apparaissent dans certains établissements hospitaliers du Québec.

Le constat est sans appel : si les services de santé à travers le monde formaient un pays, ce dernier serait le cinquième plus gros émetteur de gaz à effet de serre de la planète, selon l’ONG Health Care Without Harm. À l’heure du réchauffement climatique qui touche l’ensemble de la planète, les systèmes de santé, en particulier dans les pays développés, se doivent d’agir sans nuire aux soins apportés aux patients. Pas un mince défi.

Au Québec, la quantité globale de déchets médicaux serait actuellement « d’environ 110 000 tonnes métriques/année », selon une estimation fournie par le ministère de la Santé et des Services sociaux (MSSS). Un chiffre qu’il convient de prendre avec circonspection puisqu’en réalité, aucun organisme ne mesure la quantité des déchets médicaux ! Chaque établissement est responsable de sa gestion des matières résiduelles. « Les pratiques sont différentes d’un établissement à l’autre, et parfois au sein même de l’établissement », explique-t-on au ministère.

« C’est assez stupéfiant d’observer que l’empreinte carbone des établissements hospitaliers est très peu documentée et renseignée ! » s’étonne la Dre Claudel Pétrin-Desrosiers, porte-parole de l’Association québécoise des médecins pour l’environnement (AQME) et qui monte au créneau pour sensibiliser le plus grand nombre sur le sujet. « En tant que médecin, il est de mon obligation de nous prescrire plus d’ambition politique. Sur le principe, […], personne n’est contre la vertu, mais dans les faits, avons-nous vraiment l’énergie pour nous attaquer au problème ? Certains hôpitaux de Montréal ne possèdent pas de bacs bleus ! Nous ne sommes pas dans une position enviable. »

Quelques interventions locales… et concrètes

Sur le terrain, des établissements hospitaliers mettent néanmoins sur pied leurs propres interventions. À la tête de Synergie Santé Environnement (SSE), Nathalie Robitaille est devenue une figure incontournable au Québec en matière de réduction des déchets hospitaliers. « Améliorer les pratiques tout en abordant la santé dans une approche écosystémique est un grand défi. Les matières résiduelles des hôpitaux ne sont pas des matières comme les autres. Dans le cas des plastiques hospitaliers, leur forme fait en sorte qu’ils ne sont pas acceptés dans la collecte sélective. Il s’agit pourtant de plastiques propres, parfois presque stériles et de bonne qualité ! »

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Pour SSE, améliorer le recyclage de ces plastiques passe par un meilleur tri en amont. « On croit beaucoup à la mise en place de plateaux de travail en insertion socioprofessionnelle pour effectuer un tri sur place et permettre à d’autres personnes de réintégrer le travail. C’est de notre point de vue très prometteur. »

Pour l’affirmer, la directrice se base sur des faits. Son organisme a guidé les hôpitaux du Centre intégré de santé et de services sociaux (CISSS) de la Montérégie-Est dans la mise en place de plateaux techniques en insertion socioprofessionnelle. Résultat : en 2019, 27 tonnes de plastiques hospitaliers de l’Hôpital Pierre-Boucher, à Longueuil, et de l’Hôpital Honoré-Mercier à Saint-Hyacinthe ont été récupérées. Comment ? « Grâce à des caractérisations des plastiques hospitaliers, nous avons obtenu le portrait des générateurs et avons pu cibler les plus importants : la salle d’opération, l’hémodialyse, la pharmacie… » SSE a ensuite recherché des récupérateurs et des conditionneurs québécois afin de favoriser une économie circulaire. Les plastiques sont transformés en petites granules qui, fondues, produisent un plastique recyclé. Les deux établissements hospitaliers recyclent désormais 50 % de leurs déchets plastiques.

Le CISSS de la Montérégie-Est redistribue aussi les surplus alimentaires à des organismes communautaires. En plus de nourrir la population, cela permet de détourner la matière organique des sites d’enfouissement, réduit les gaz à effet de serre et l’empreinte écologique du CISSS. Au total, 51 167 kg ont été redistribués ! Le modèle est désormais repris par de nombreux établissements, dont le CHUM, en partenariat avec la Tablée des chefs.

En 2020, plus aucun établissement de soins n’ignore le thème de la santé environnementale. À Québec, la direction a adopté le programme « L’abonne BUS » en partenariat avec le Réseau de transport de la Capitale (RTC) pour faciliter l’accès aux transports en commun, tout comme sont mises en place des campagnes tel le défi sans auto solo. Mais surtout, grâce à une nouvelle stratégie d’efficacité énergétique, le CHU de Québec a pu réduire de 50 % ses émissions de CO2. Ce sont ces mêmes objectifs qu’affiche l’Hôpital Notre-Dame de Montréal, où des travaux de modernisation ont engendré une réduction de 43 % de la consommation d’énergie et une baisse de l’émission des GES de 70 % en quelques années.

Le MSSS insiste aussi : « La plupart des établissements recyclent le papier, le carton, le verre et le métal. Au MSSS, nous tentons de trouver une option plus environnementale pour le traitement des déchets biomédicaux. Au niveau des résidus alimentaires, on sait que la technologie de la déshydratation thermique permet de transformer ces résidus en une matière sèche et temporairement stable pouvant servir de fertilisant. »

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Dans d’autres provinces, là encore, les avancées proviennent de démarches locales. À Toronto, en 2013, le centre de santé Runnyme, qui accueille des patients ayant des troubles médicaux complexes, avait ouvert la voie à « l’écologisation » des établissements médicaux dans le cadre du programme Greening Health Care et réalisé de grandes économies d’énergie en mettant en œuvre quelques changements : le remplacement d’appareils d’éclairage fluorescent par des appareils DEL dotés de détecteurs de mouvement, l’optimisation des ventilateurs (réduction de près de 60 000 kWh par an) en ajustant la pression du système à vapeur. La température des pièces a aussi été augmentée de 13 °C à 18 °C pour éviter de continuellement réchauffer l’air, ce qui a réduit la consommation de gaz.

Autre ville, autre démarche. À Vancouver, le Centre de santé de la famille Joseph et Rosalie Segal mise sur l’efficacité des soins grâce à des aires de traitement offrant une abondante lumière naturelle, des salles de recueillement pour la lecture et la méditation, un jardin sur le toit et l’autorisation d’accès à l’extérieur des patients.

Cap sur la neutralité carbone ?

Malgré ces solutions, le Québec comme le Canada semblent loin d’atteindre la performance du système britannique. Au début de 2020, le National Health Service, responsable de 5,4 % des émissions de GES de l’Angleterre, a annoncé vouloir obtenir la neutralité carbone d’ici 2040. Une première mondiale ! De nouvelles pratiques sont d’ores et déjà mises en place : le recours à des gaz anesthésiques moins polluants, la réduction de la consommation d’énergie des bâtiments, la réduction des déchets, l’usage de véhicules électriques…

À Buenos Aires, en Argentine, deux établissements de santé ont sensiblement amélioré leur efficacité énergétique. L’hôpital IADT et la fondation Favaloro sont connectés à un centre de pilotage de la performance énergétique qui mesure en temps réel la consommation énergétique des bâtiments afin d’y traquer des consommations parasites (lumières restées allumées la nuit ou le week-end, les heures de démarrage du chauffage…). Les deux établissements ont observé en une année une baisse de 20 % de la consommation énergétique alors même que leur activité a augmenté d’environ 30 %.

Des médecins québécois voudraient susciter pareil élan dans la province et provoquer un électrochoc. Le 21 mai 2020, en pleine crise de la COVID-19, 25 organisations de la santé et des services sociaux regroupées dans le mouvement La Planète s’invite en santé (LPSS) ont envoyé une lettre au gouvernement de François Legault.

Pour ces nouveaux militants, une urgence s’impose : démarrer une transition efficace et coordonnée du réseau de la santé afin d’atteindre la carboneutralité avant 2050. « Nous voulons interpeler les décideurs politiques et mobiliser l’ensemble des acteurs de la santé et des services sociaux pour l’action climatique pour le bien de la santé collective, explique Olena Zotova, présidente du regroupement et étudiante en médecine à l’Université McGill. Quand on parle d’environnement, on parle rarement d’agir pour la santé, ce lien-là n’est pas très clair pour les politiciens, mais pour nous, il est évident ! »

La Planète s’invite en santé est un mouvement interdisciplinaire, et c’est l’un des aspects qui a séduit Jérôme Leclerc, infirmier en soins à domicile. « Quand je vois tout le plastique que je jette lorsque je travaille, alors que je pratique le zéro déchet chez moi, cela me laisse perplexe. Seul, il est difficile d’agir, mais la démarche de LPSS est intéressante parce qu’elle est collective. Il y a beaucoup d’endroits où l’on peut agir et il y a des actions qui ne sont pas très compliquées à mettre en place. »

Si les militants sont certes parvenus à jeter un éclairage sur une urgence et ont obtenu un fort écho médiatique, le sujet reste visiblement suffisamment délicat pour que la Direction de santé publique du Québec comme l’INSPQ nous renvoie vers le MSSS. De son côté, le Collège des médecins du Québec ne se positionne pas non plus pour l’instant sur le sujet. Sujet délicat, disions-nous donc.

Améliorer l’environnement sans nuire aux patients

Reste aussi cette lancinante question : comment gérer et même diminuer les déchets médicaux sans nuire à la santé des patients et du personnel ? Sur ce point, au CHU de Québec, on veut aller à l’encontre des idées reçues : « Réduire les déchets médicaux n’a pas vraiment d’effet sur le niveau des soins et de service envers les patients. Il s’agit de deux filières différentes, déclare Stéphane Schaal, conseiller en développement durable au CHU de Québec-Université Laval. Lorsqu’on évoque la réduction des déchets médicaux, on évoque l’amélioration de nos pratiques afin d’assurer une meilleure gestion de nos déchets. Par exemple, l’implantation d’un nouveau système de contenants réutilisables à la place de contenants jetables. Le fait d’améliorer le tri à la source n’a donc aucun effet (négatif ou positif) sur le patient et la qualité des soins. »

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La Dre Pétrin-Desrosiers défend le même point de vue et souligne même quelques contradictions : « Il y a par exemple de nouveaux stationnements créés qui deviennent vite des îlots de chaleur et mettent les habitants en danger. Nous sommes favorables à une politique qui permette de réduire les coûts de fonctionnement et d’énergie sans mettre en péril les patients, et c’est tout à fait possible. »

« Nous ne ferons jamais de compromis sur la priorité des soins ni la stérilité du matériel, soutient quant à lui Jérôme Leclerc. Notre priorité reste le danger zéro pour nos patients, mais nous utilisons beaucoup de matériel jetable qui auparavant était lavable, et on procède ainsi avant tout pour un aspect pratique. Nous jetons aussi certaines pinces en métal par exemple… »

« Plusieurs moyens de réduction de l’empreinte environnementale sont synonymes de meilleurs soins ! surenchérit Olena Zotova. Il s’agit, entre autres, de réduire la quantité d’interventions médicales non nécessaires et la surmédication, comme recommandé par les organisations professionnelles médicales nationales et par la campagne Choisir avec soin (Choosing Wisely). Les interventions médicales superflues et la surmédication sont à la source de morbidité et de mortalité évitables pour nos patients, et nuisent à notre planète, laquelle écope des émissions polluantes issues de ces soins prodigués, mais évitables. » Autre cas de figure défendu par le mouvement : développer les soins à domicile. « Cela coûte bien moins cher qu’un lit d’hôpital, sans compter les avantages cliniques et épidémiologiques tels que la réduction des infections nosocomiales », souligne enfin la présidente.

Les déchets de la COVID-19 : trop tôt pour mesurer l’impact

Même si la réduction des déchets médicaux et de la consommation énergétique des établissements hospitaliers demeure un défi immense, la problématique semble désormais mieux appréhendée et prise en compte. En tout cas, elle ne peut plus du tout être évitée. La brèche ouverte par les mouvements militants et les associations médicales, qui exigent un système de santé québécois plus vert, s’inscrit dans une mouvance et un contexte internationaux.

Outre la pandémie planétaire de COVID-19, qui n’a fait qu’accentuer le phénomène (et même si le ministère, tout comme l’AQME, estime qu’il est trop tôt pour en dresser le bilan écologique), l’Organisation mondiale de la Santé tire la sonnette d’alarme et prévient les nations du monde entier : les changements climatiques sont la plus grande menace à la santé du 21e siècle. Au Canada, la pollution atmosphérique serait responsable de plus de 14 000 décès annuellement et, au Québec, 20 000 personnes succomberont à des affections liées aux changements climatiques d’ici cinquante ans. Sachant qu’avec les changements climatiques surgissent aussi les pandémies, il serait bon de prendre quelques notes en cette deuxième vague d’infections.

L’OXYDATION HYDROTHERMALE, UNE FILIÈRE D’AVENIR POUR LES EFFLUENTS D’HÔPITAUX ?

Le Centre de transfert technologique en écologie industrielle (CTTEI), situé à Sorel-Tracy au Québec, effectue d’ambitieux travaux de recherche appliquée afin de traiter les effluents d’hôpitaux avant qu’ils ne soient rejetés dans le réseau public d’eaux usées. Ce projet, unique dans la province, repose sur l’oxydation hydrothermale, un procédé qui permet de détruire les molécules pharmaceutiques en amont des usines de traitement des eaux usées. Comment ? En utilisant l’eau comme seul solvant et le polluant lui-même comme seul combustible.

« L’oxydation hydrothermale, notamment élaborée en Europe, consiste à utiliser de l’eau très chaude à laquelle est ajouté, sous pression, de l’air pour obtenir un milieu très oxydant », explique le chef de projet Jean François Vermette qui, pour le moment, dit avoir « des résultats préliminaires très intéressants avec un bon taux de destruction des polluants. » Le CISSS de Montérégie-Est, sous l’impulsion de Santé Synergie Environnement (SSE), contribue à ce projet en mettant ses installations à disposition des chercheurs pour leur permettre de faire leurs recherches et de prélever des échantillons. Actuellement, l’étude est menée à l’échelle laboratoire, mais un équipement pilote, plus grand, devrait prochainement voir le jour afin d’étudier la viabilité économique de ce 
projet à grande échelle, et d’envisager un transfert technologique dans un 
contexte hospitalier.

QUI DÉFEND QUOI ?

AQME/CAPE
Fondée en 2018, l’Association québécoise des médecins pour l’environnement (AQME) regroupe plusieurs centaines de médecins québécois interpelés par les enjeux environnementaux et la crise climatique. C’est notamment l’AQME qui a été l’initiatrice du code bleu, en 2019, visant à obtenir des réponses significatives de la part du gouvernement pour enrayer l’augmentation des maladies et des décès liés aux changements climatiques. L’AQME est le chapitre québécois de la Canadian Association of Physicians for the Environment (CAPE).

La Planète s’invite en santé
La Planète s’invite en santé (LPSS) est un mouvement qui fait écho au mouvement La Planète s’invite au Parlement, et aux grandes manifestations pour l’environnement qui ont eu lieu à l’automne 2019. LPSS réunit 25 organisations (21 organisations de la santé et des services sociaux et quatre facultés et écoles universitaires), et regroupe des professionnels et étudiants de toutes les disciplines. Sa priorité est d’obtenir rapidement un moyen de mesurer l’empreinte carbone des établissements de santé sous la gouverne du MSSS afin d’instaurer une politique misant sur une relance verte de l’économie incluant le système de santé. LPSS milite pour un système de santé carboneutre 
en 2050.

Doctors for XR
Apparu d’abord en Angleterre en 2019, Doctors for XR est un collectif de médecins qui, estimant que le changement climatique est une catastrophe de santé publique imminente, a décidé d’entreprendre la désobéissance civile avec le mouvement écologiste Extinction Rebellion (XR). Leurs actions défraient la chronique et sont souvent spectaculaires (blocage de pont, d’aéroport par exemple…). Doctors for 
XR a fait son apparition dans de nombreux pays à travers le monde. Une antenne a vu le jour au Québec et au Canada.

Santé Synergie Environnement
Santé Synergie Environnement est un OBNL québécois existant depuis 2007, dont l’objectif est d’accompagner des établissements de santé dans la mise en place de nouvelles actions, dans une démarche responsable et écologique, afin d’améliorer leurs pratiques environnementales.

Publié dans

Agathe Beaudouin

Journaliste
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